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28 avril 2008

Bizet par Minkowski

Après s'être lancé avec succès dans Jacques Offenbach (cf. note du 18 janvier 2007), Marc Minkowski tente de rafraîchir nos oreilles à l'écoute de deux fameuses séries de pièces pour orchestre de Georges Bizet : Le Prélude et les entractes de Carmen et, surtout, les suites pour orchestre de l'Arlésienne.

On savoure alors avec bonheur la vivacité et la précision des Musiciens du Louvre sous la baguette acérée du chef français. Marc Minkowski nous dépoussière quelque peu ces pièces écoutées des centaines de fois (dont la 1ère suite pour orchestre de l'Arlésienne). Après les travers un peu ampoulés des "orchestres modernes" du siècle dernier, Marc Minkowski ouvre la voie à une lecture nerveuse, avec des motifs sonores bien détourés, une bonne tension de la ligne qui donne enfin de la tenue et et du relief à ces oeuvres. Il nous démontre, comme pour Offenbach, que cette musique, d'une facture très classique nécessite une réelle rigueur d'interprétation pour révéler tous ses attraits. C'était en effet une erreur fondamentale de considérer que ce répertoire français de la fin du XIXème siècle, jugé "mineur" pouvait se contenter de lectures et interprétations approximatives.

Bizet_minkowski Des grands "baroqueux" comme John Eliot Gardiner l'ont bien compris, ce dernier, par exemple, prenant un réel plaisir à nous faire redécouvrir toute la saveur et la densité de ce répertoire à l'Opéra Comique (exemple récent avec l'Etoile d'Emmanuel Chabrier).

Les habitués et admirateurs de Marc Minkowski (dont je fais partie) pourront globalement juger que cet album manque un tout petit peu d'engagement et d'épaisseur sur la durée (l'Arlésienne n'est pas tout à fait égale, la 1ère suite est très convaincante, la 2ème moins habitée, son caractère pastoral semblant avoir un tout petit peu piégé le chef dans le registre de "l'anecdotique").

Toutefois, avec un soleil printanier qui tarde à se montrer, ce disque apporte de beaux rayons de soleil et un entrain formidable.

A noter également la belle entreprise avec le label naïve, d'avoir accompagné cet enregistrement d'un luxueux livret en couleur avec de superbes reproductions d'oeuvres de peintres impressionnistes ou modernes qui ont séjourné à Arles (dont le magnifique Tilleul de Joan Mitchell, que je ne connaissais pas) ainsi que de textes pertinents.

Georges Bizet - Carmen - L'Arlésienne - Les Musiciens du Louvre - Grenoble - Direction Marc Minkowski - Label naïve.

Vidéo tirée du site dailymotion.

Marc Minkowski, Les Musiciens du Louvre-Grenoble | Bizet CD
Vidéo envoyée par naiveclassique

07 avril 2008

Le concert secret des Dames de Ferrare

Ce ne sont pas des italiens comme Alessandrini ou la Venexiana qui nous révèlent une partie du secret associé aux fameuses Dames du Duché de Ferrare mais un français qui n'est autre que Denis Raisin Dadre avec son ensemble Doulce Mémoire. Avec la participation heureuse de trois sopranos de talent (Pascale Boquet, Axelle Bernage et Christel Boiron), il a tenté cette expérience périlleuse de nous faire découvrir l'univers sonore et poétique de trois femmes exceptionnelles qui ont marqué la Cour de Ferrare et une bonne partie de l'Italie de la Renaissance pendant de nombreuses années au XVIème siècle.

Ces trois femmes (Anna, Laura et Livia), "enfermées" à la Cour de Ferrare se produisaient lors de concerts privés donnés à l'attention du Duc Alfonso de Ferrare et d'un cercle de privilégiés triés sur le volet.

Concert_secret_dames_de_ferrareLe disque se concentre sur deux compositeurs qui ont dédié leur écriture à l'agilité vocale et la virtuosité légendaire de ce trio féminin : Luzzascho Luzzaschi et Ludivico Agostini. Leur style initie déjà la seconde pratique madrigale et ils ont visiblement compté parmi les compositeurs les plus marquants ayant contribué aux quelques centaines de madrigaux (et oui !) que les Dames de Ferrare auraient interprétés.

L'écriture était très centrée sur des effets que les sopranos à la voix cristaline devaient restituer avec, semble-t-il, une technique époustouflante. Notamment, le style "cantar di gorgia" où, pour reprendre le texte du livret écrit par Denis Raisin Dadre "chaque note est articulée, très suavement, de façon à donner une articulation legato qui, disait-on, rappelait le murmure des eaux et le bruissement du vent dans les feuilles".

De Giaches de Wert (cf. note du 30 janvier 2007) à Gesualdo, quelques maîtres de l'écriture madrigale ont semble-t-il eu le privilège d'écouter ce trio d'exception et en ont été profondément marqués, jusque dans leurs options esthétiques.

Ces trois femmes, idéalisées par l'histoire du chant, incarnent, ne serait-ce que par les pièces interprétées dans ce disque, un mélange indéniable de sensualité et de mystère.

J'ai particulièrement été marqué par les pièces suivantes : "Io mi son giovinetta" (track 4), "T'amo mia vita" (track 10) et "Deh vieni hormai" (track 24) de Luzzaschi et "Quel canto oime" (track 13) d'Agostini.

Le chant le plus beau et le plus "monteverdien" est indéniablement le sublime "O dolcezze amarissime" d'Agostini (track 16).

L'ensemble est d'un très bon niveau. La ligne tenue par l'ensemble vocal est un peu moins claire et un peu plus sèche que ne l'aurait restituée la Venexiana. Toutefois, tout le mystère de cette belle Renaissance et la poésie du chant madrigal sont bien présents.

Ce disque, sorti il y a déjà plusieurs mois, est quasiment passé inaperçu et c'est dommage.

Encore une belle initiative du label Zig Zag Territoires à découvrir. Un beau disque de plus à écouter lors d'une belle nuit d'été étoilée.

Lien direct vers la page du site du label Zig Zag Territoire dédiée au disque avec possibilité d'écouter des extraits.

Luzzaschi - Agostini - Le Concert Secret des Dames de Ferrare - Ensemble Doulce Mémoire - Direction Denis Raisin Dadre - Label Zig Zag Territoires.

10 mars 2008

La petite révolution madrigale du Vème Livre de Monteverdi

Je n'avais pas encore eu l'occasion d'évoquer dans une note toute l'admiration que je porte au travail minutieux et pertinent de La Venexiana sur les madrigaux de Monteverdi.

L'ensemble vocal italien continue se patiente constitution d'une intégrale de ces chefs d'oeuvre du maître de Mantoue. La récente sortie de l'enregistrement du Vème Livre mérite que l'on s'y attarde tout particulièrement. D'abord parce que dans le corpus complet des madrigaux de Monteverdi, ce Vème Livre tient une place charnière. Il initie en effet la seconde pratique, à savoir une suggestion encore plus évidente des affects et de ce qui constituera les bases de l'art lyrique moderne. Ensuite, parce que l'ensemble La Venexiana confirme sa finesse d'interprétation, la plasticité extraordinaire de son chant, et surtout une unité presque parfaite. Ils privilégient la pureté de la ligne et ce parti pris est tout à fait défendable.

Si on a été habitué au style plus impétueux et théâtral imprimé dix ans plus tôt par Rinaldo Alessandrini avec son ensemble Concerto Italiano, on est surpris par la retenue apparente de La Venexiana (dont les piliers sont justement des anciens du... Concerto Italiano).

Monteverdi_vme_livre_de_madrigaux Pour ma part, j'adhère plus au projet de La Venexiana, tout au moins pour les Madrigaux jusqu'au VIIème Livre. Leur approche apparaît malheureusement comme trop distanciée et froide sur les madrigaux d'amour et de guerre (VIIIème Livre) qui ont, quant à eux, presque totalement basculé dans le monde théâtrale. Je préfère la version de Jordi Savall ou de Gabriel Garrido.

Pour revenir au Vème Livre, on notera la beauté des timbres et la finesse de rendu des nuances harmoniques sur des chefs d'oeuvres comme le Cruda Amarilla d'introduction, Era l'anima mia ou le fascinant M'è più dolce il penar per Amailli.

Enfin, sur la plus célèbre pièce, avec accompagnement instrumental et basse continue (c'est bien Monteverdi qui a initié l'orchestration sur les madrigaux), à savoir le fameux Questi vaghi concenti, l'équilibre entre ensemble vocal et accompagnement instrumental est parfait et d'un raffinement rare.

A souligner également la qualité d'enregistrement du label Glossa et la présentation soignée du livret (comme cet éditeur sait toujours bien le faire).

Monteverdi - Quinto Libro dei Madrigali - 1605 - Ensemble La Venexiana - label Glossa.

12 février 2008

"So what ?" : un portrait de Friedrich Gulda

Deutsche Grammophon a sorti il y a quelque mois un excellent DVD qui brosse le portrait de Friedrich Gulda sous le titre principal de "So what".

Le titre fait référence à une interview de ce pianiste atypique, présentée dans le DVD, où ce dernier dit, dans l'autrichien le plus direct : d'aucuns qui ne veulent mettre des musiciens que dans des cases ne supportent pas que l'on ne puisse pas ne cataloguer uniquement dans la catégorie des musiciens classiques, ce à quoi je réponds "so what ?"

Gulda_so_what Friedrich Gulda était un musicien accompli, d'un talent hors du commun et qui a simplement refusé de rester cantonné au répertoire classique. Il était fasciné par le jazz et avoue avoir passé de nombreuses années à tenter de se hisser à un bon niveau sur ce répertoire. C'était un esprit ouvert, volontiers provocateur et iconoclaste qui a apporté une vraie fraîcheur dans le monde austère et codé du répertoire classique. Il était avide de découvrir sans cesse de nouveaux univers musicaux.

Je lui voue une profonde admiration car, sous une apparence fantasque et sous couvert d'une sorte de clownerie permanente, se cachait un homme d'une musicalité hors du commun.

Ne serait-ce que ce magnifique récital qu'il a donné en 1993 à Montpellier (cf. note du 19 septembre 2006 sur un double CD à se procurer absolument) montre à quel point il était un musicien exceptionnel.

Le DVD comprend ce reportage instructif "So what" de 2002 qui commence par cette anecdote ahurissante sur le communiqué que Gulda lance dans toutes les TV et radios d'Autriche annonçant... sa mort. Il regroupe également une série de concerts live. A noter une superbe interprétation de "der Wanderer" de Schubert et une très émouvante transcription de l'air de Sarastro pour piano, tiré de la Flûte Enchantée de Mozart.

Mozart, justement, je pense que Friedrich Gulda a été l'un de ses plus nobles et brillants serviteurs. Notre pianiste iconoclaste disait de son compatriote qu'il était, avec Jésus, l'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité (à méditer).

Ci-dessous, interprétation du 2ème mouvement du concerto en ré mineur K 466 pour piano de Mozart (le N°20) par Gulda, avec l'Orchestre Philharmonique de Munich (film tiré du site dailymotion). On pourrait croire que le pianiste fait un peu le singe en dirigeant l'orchestre. Je crois qu'il est simplement sincère et emporté par la grâce du génie salzbourgeois. Vive Mozart et vive Gulda !

Gulda - Mozart : Cto piano n°20 - 2/3
Vidéo envoyée par kst75m

10 février 2008

Diana Damrau : sacré tempérament

Tout comme le Jardin Baroque, je ne raffole pas de ces disques "récitals" que sortent actuellement les chanteurs lyriques à grand renfort de Marketing.

D'une façon générale, l'interprète en question aligne des arias qui n'ont d'autre vocation que d'éblouir le public à coup de vocalises, de façon souvent impersonnelle, sans forcément de ligne directrice. En outre, bon nombre de ces récitals en studio souffrent d'un manque flagrant de cohérence et de complicité entre le ou la soliste et l'orchestre.

Il y a toutefois quelques exceptions comme Cecilia Bartoli, pour laquelle ce type de disque résulte d'un vrai travail musical, d'une véritable démarche esthétique (cf . exemple le plus récent sur Maria Malibran).

Je viens de trouver une autre exception avec l'enregistrement éblouissant fait par la chanteuse allemande Diana Damrau avec Le Cercle de l'Harmonie sous la Direction de Jérémie Rhorer.

Cette soprano, véritable bête de scène, a un sacré tempérament. Je trouve que  c'est l'une des rares sopranos actuelles associant une agilité impressionnante de la voix avec une véritable incarnation de ses personnages, un engagement que l'on sent total.

Arie_di_bravura_diana_damrau_2Dans ce disque, elle réussit au moins deux exploits indéniables : rendre les arias de Salieri vivants et pétillants mais, surtout, incarner une des Reines de la Nuit de la Flûte enchantée de Mozart, les plus effrayantes qui soient. Elle aligne les deux fameux airs  ("O zittre nicht" et "Der Hölle Rache") avec une forme d'insolence. C'est la chanteuse qui m'a semblé la plus décomplexée par rapport à la monumentalité de ce rôle. Elle s'affranchit avec brio des obstacles techniques célèbres de ces airs et surtout, avec un phrasé extraordinaire, marque les accents de haines avec les bonnes intontations sur un texte germanique, qu'elle maîtrise nativement. Tout ceci donne enfin vie à cette femme diabolique. Enfin une Reine de la Nuit faite de chaire et de sang ! C'est prodigieux.

La voix est limpide, d'une agilité indéniable. Elle est capable de rendre de belles nuances. On peut ne pas forcément aimer un léger vibrato mais le timbre est suffisamment charnu pour que l'on tombe sous le charme.

A noter, une perle rare de ce disque à savoir l'aria "Ombra dolonte", tiré de l'opéra Il natale d'Apollo, de Vincenzo Righini. Avec une sensualité indéniable, la soprano chante en duo avec un hautbois qui apporte une touche de mélancolie certaine à ce superbe air qui s'égare dans les méandres des tonalités en mineur.

La réussite de ce disque est aussi largement attribuable au jeune et fougueux chef d'orchestre Jérémie Roher. Sa direction énergique et nerveuse n'est aucunement synonyme de raideur et confirme une maturité exceptionnelle. Je l'avais découvert au Festival de Beaune en 2006 (cf. note du 31 août 2006), où il avait donné un Idoménéé "démoniaque". C'est un vrai chef mozartien qui regroupe tous les ingrédients que l'on peut rechercher pour servir le génie salzbourgeois : fraîcheur, vivacité, sonorités riches mais aériennes, aucune dureté mais bien quelque chose de pétillant.

La complicité entre la chanteuse et le chef semble bien réelle. Ils sont tout à fait sur la même longueur d'onde.

Beau disque pour faire le plein d'énergie avant la fin de cet hiver.

Diana Damrau - Arie de Bravura - Mozart, Salieri, Righini - Le Cercle Harmonique - Direction Jérémie Rhorer - label Virgin Classics.

06 février 2008

Svetlanov révèle Glazounov

Dans l'intégrale impressionnante des oeuvres interprétées par le grand chef russe Evgeny Svetlanov, l'un des tous derniers volumes parus (N°31) et dédié à Alexandre Glazounov, est particulièrement intéressant (Warner Music).

Avec cette "Edition officielle" Svetlanov, Nina Svetlanova nous fait bénéficier de l'héritage d'un des plus grands chefs russes avec l'Orchestre Symphonique de la Fédération de Russie. Ces disques fournissent une véritable anthologie de la musique russe à la charnière des XIXème et XXème siècles.

Ce volume 31 nous permet de découvrir un des maîtres du style post-romantique russe avec sa 1ère symphonie en ré majeur opus 5 et une série de trois tableaux symphoniques dédiés au Kremlin (opus 30).

Svetlanov_glazounov_symph_n1 Svetlanov nous délivre une version lumineuse et aérienne de la 1ère symphonie. On ressent une incroyable sensation d'immensité à l'écoute de cette oeuvre. Je la qualifierais volontiers de musique des grands espaces. On retrouve bien-sûr une certaine forme de lyrisme transcrite de façon fine et équilibrée par un Orchestre Symphonique de la Fédération de Russie aux sonorités rondes et fluides. Au même titre qu'à lécoute d'un Sibelius on imagine aisément les forêts finlandaises qui se déploient à l'infini, chez Glazounov, on ressent le même souffle, une forme de déploiement de grands espaces sauvages et magnifiques, où le se met à rêver d'une nature encore vierge et intacte.

Les tableaux symphoniques nous font quant à eux bien revenir dans le monde des humains. A noter le second tableau ("At the Monestary"), un Andante qui évoque de façon saisissante l'atmosphère de recueillement d'un monastère orthodoxe.

Espérons que le prochain opus de l'intégrale Svetlanov continue avec les autres symphonies de Glazounov.

Rappel du contenu des CD N°1 à 25 avec le lien direct sur le site svetlano-evgeny.com et la possibilité d'écouter des extraits (dommage que le site ne soit pas vraiment à jour...).

Edition Officielle Evgeny Svetlanov - Orchestre Symphonique de la Fédération de Russie - N°31 - Alexandre glazounov - 1ère Symphonie - Kremlin : tableaux symphoniques opus 30 - Warner Music.

26 décembre 2007

Les cinq glorieuses

Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer de partager mon émotion sur l'un de mes cadeaux de Noël musicaux : le coffret de DVDs consacré aux cinq premières années de Claudio Abbado à la tête de l'Orchestre de Lucerne.

Dvd_abbado_lucerne_5_premires_ann_2 En co-production avec Arte, l'éditeur EuroArts a eu la belle idée de proposer une sélection de concerts parmi les plus marquants que le chef italien ait enregistré depuis qu'il dirige l'Orchestre de Lucerne (sur les cinq premières années tout au moins).

Claudio Abbado a hissé cet ensemble orchestral à un niveau exceptionnel et parmi ces cinq DVDs, figurent non seulement la sublime version de la Mer de Debussy (cf. note du 2 octobre 2006), mais également les 5ème et 6ème symphonies de Mahler, la 7ème de Bruckner et rien moins que le 3ème concerto pour piano de Beethoven avec Alfred Brendel comme le 4ème avec Maurizio Pollini.

Ce coffret permet de découvrir comment Claudio Abbado, après avoir surmonté l'épreuve de la maladie,  s'est emparé de ces oeuvres en y apportant un souffle apollinien. Sous sa baguette, les symphonies de Mahler s'inscrivent sous le signe de la lumière et le chef fait ressortir des sonorités d'une beauté saisissante.

A se procurer d'urgence !

Lien direct vers le site EuroArts pour plus de détails.

Lien direct vers la bande annonce ("trailer") du DVD tiré également du site.

08 décembre 2007

Liturgies du codex Faenza 117 : à la fois familier et étrange

Faventina, le dernier album de l'ensemble Mala Punica, sous la direction du flûtiste Pedro Memelsdorff, regroupe une série de pièces de musique liturgique tirées du Codex de Faenza et dont les manuscrits ont été miraculeusement préservés à La Bibliothèque Communale Manfrediana de Faenza.

Il s'agit de diminutions musicales, ou, pour reprendre le terme de Pedro Memelsdorff, de gloses musicales. Le principe est de partir de mélodies simples et de les compléter par une série de variations qui, comme les décorations en bordure de page ou sur le cadre d'un tableau, viennent apporter des ornementations permettant de compléter, révéler, voire contredire la ligne mélodique principale.

Je propose de vous renvoyer vers l'excellente note du blog le Jardin Baroque sur le contexte historique et musical de ces pièces et sur une analyse très complète.

Ici, tout l'enjeu est de se risquer à interpréter, au sens littéral du terme, une musique, à la frontière des XIVème et XVème siècle, transcrite essentiellement via des tablatures et où s'est produite une rupture complète dans la transmission orale des règles d'instrumentation et d'interprétation.

Faute de références, je recommande alors de prendre ces pièces telles qu'elles se présentent à nous avec le parti pris esthétique de l'ensemble Mala Punica.

Favetina_1Ce que l'on écoute alors est un mélange singulier de familiarité (principalement liée à la trame mélodique principale soutenue par le plein chant qui nous renvoie au chant grégorien) et d'étrangeté, de singularité (associées quant à elles aux ornementations presque hypnotiques, soit au clavicymbalum, soit à l'orgue ou aux deux).

Cette musique, à l'origine sacrée, révèle une empreinte particulièrement profane, voire une sensualité étonnante (ex : l'Alleluja Ego sum pastor bonus de l'Ordinarium missae- piste 5 : où s'entrelacent les voix masculines et féminines dans un élan majestueux).

L'interprétation inspirée et engagée de Mala Punica nous révèle tout le mystère de ces pièces inclassables dans notre référentiel musical. On se trouve plongé dans un monde extraordinaire et qui nous pousse à penser que la musique médiévale tardive était certainement d'une bien plus grande richesse harmonique que l'on pouvait l'imaginer.

Parmi les pièces les plus représentatives de ce mystère, dans le registre de cet appel nocturne et séculaire des voix profondes et étranges, j'ai noté particulièrement le Kyrie Orbis factor de l'Ordinarium missae, où des voix féminines, lointaines, murmurées, agissent comme des vagues sombres, sous la pluie fine des ornementations du clavicymbalium. Il y même quelque chose d'intemporel dans cette musique.

L'introduction du Per verità portare (Cantasi come) avec la voix de la soprano doublée par la flûte virtuose de Pedro Memelsdorff, reproduisant presque le même timbre, est fascinante. Viennent ensuite, comme par un effet de tuilage, une deuxième voix de soprano et un contre-ténor.

L' Ad vespras s'avère quant à lui d'emblée fervent et déclamatif. C'est encore une autre atmosphère qui nous est suggérée, plus intense encore et où les ornementations jouent un rôle presque obsessionnel, nnivrant, les voix à l'unisson se révélant par vagues successives.

Cet album ne mérite absolument pas une écoute distraite car il peut alors s'avérer irritant du fait des ornementations permanentes découlant de cet exercice de réduction. Il demande de la disponibilité, un esprit prêt à s'imprégner de cette part de mystère qui ne se révèle qu'au prix d'un minimum d'effort. Ce disque que certains jugeront peut-être trop ésotérique résulte en tout cas d'un exercice esthétique formidable et complètement défendable.

Indéniablement à découvrir.

Détail du disque sur le site du label Naïve avec la possibilité d'écouter des extraits.

Faventina - Musique liturgique du Codex Faenza 117 - Ensemble Mala Punica - Direction Pedro Memelsdorff - Label Ambroisie - Distribution Naïve.

26 novembre 2007

Les Pražák subliment les quatuors de Mozart

Je tiens le Quatuor Pražák parmi les meilleures formations de chambre du moment. Depuis que j'ai écouté leur enregistrement exceptionnel des quatuors 12 (le fameux "Américain") et 14 de leur compatriote Dvořák, je suis littéralement tombé sous le charme de la musicalité exceptionnelle de ce quatuor.

J'ai éduqué mon oreille au jeu et aux sonorités des formations légendaires comme les Amadeus, les Italiano, les Julliard ou, plus récemment le Quatuor Talich ou bien, le tout jeune et talentueux Jerusalem Quartet qui a enregistré trois quatuors de Haydn parmi les plus passionnants.

Haydn, voici donc la transition idéale pour parler du tout dernier enregistrement du Quatuor Pražák  et qui regroupe trois des six quatuors écrits par Mozart et dédiés à Haydn : le N°15 en ré mineur, le N°17 en si bémol majeur "La Chasse" et le N°19 en ut majeur "Dissonnant".

J'étais resté il ya plus de quinze ans sur une impression amère laissée par le Quatuor Alban Berg, au jeu arrogant et cérébral. Ce quatuor est un modèle de perfection technique mais qui, selon moi, s'accompagne d'une froideur extrême. Adulé par la critique depuis plus de vingt ans, je n'ai jamais pu m'habituer à la moindre de ses interprétations. Résultat de tout cela, je suis passé à côté de la force et la beauté de ces quatuors pensant naïvement que la musique de chambre était l'un des rares genres qu'aurait pu éviter le génie salzbourgeois.

Mozart_quartets_prazak Le quatuor tchèque est venu brillamment réparer cette erreur. Mozart portait une affection toute particulière aux musiciens tchèques et on comprend bien pourquoi. Les Pražák apportent tout ce que l'on attend de ces quatuors : la vivacité, la respiration, une pointe de "cantabile" et surtout la spontaneité. Grâce à cela, toutes les audaces harmoniques (les fameuses dissonnances du 19ème quatuor), le jeu qui s'instaure entre les différents instruments (un peu comme celui que l'on peut entendre entre les différentes voix d'un opéra de Mozart) prennent un relief singulier. Le subtil équilibre maintenu entre la cohérence de l'ensemble et le détachement, la singularité de chaque archet est prodigieux.

Grâce à ces interprétations, on sent un Mozart qui se hisse presque à la hauteur des chefs d'oeuvre du grand Haydn qui a, par ses quatuors, a tout simplement initié plus de cent ans d'écriture pour le quatuor à cordes. Ce que l'on trouvera de Beethoven à Brahms en passant par Schubert est déjà fondamentalement installé par exemple dans la série des opus 77 de Haydn.

Pour revenir à cet enregistrement mozartien, dès les premières attaques et mesures, on sait que l'on tient là le vrai tempo, l'élégance et la légèreté indispensables mais avec la bonne tension de la ligne et la nervosité qui vont bien. Sans parler des couleurs. Un vrai régal.

Je ne me lasserai jamais de l'Allegro moderato du quatuor en ré mineur qui fait si naturellement la jonction entre Haydn et Schubert. Il donne littéralement le frisson et c'est avec les yeux humides que l'on sort de ce voyage de 7 minutes au royaume de la grâce. Je trouve que ce quatuor est de toute façon le plus beau et le plus schubertien des trois sélectionnés.

Les deux autres sont plus célèbres et se révèlent enfin avec tous leurs atraits. Le quatuor "La Chasse" avec son brin de (fausse) préciosité a toutes la caractéristiques du plus pur style mozartien. Le fameux et splendide Menuet (joué finalement assez vite) l'illustre parfaitement. Le quatuor "Dissonnant" prend quant à lui en effet quelques libertés tonales assez nouvelles pour l'époque. Il préfigure assez bien l'univers beethovénien (très marqué sur le Menuet - Allegro).

Splendide disque hautement recommandé. On attend avec impatience le volume 2 !

Pour couronner le tout, la couverture reprend un des mes tableaux préférés, le magnifique auto-portrait du peintre Louis David : détermination, orgueil, vivacité. Tout la puissance d'un grand portrait qui révèle si bien le caractère du modèle.

Mozart - Quatuors à cordes dédiés à Haydn Volume 1 : K. 421, K.458 "La Chasse", K. 465 "Dissonnant" - Quatuor Pražák - Label Praga Digitals - Distribution Harmonia Mundi.

19 novembre 2007

Mille bonjours !... de Guillaume Dufay

Après une Missa Se la face ay pale de Guillaume Dufay très réussie en 2003 chez Alpha, l'ensemble Diabolus in Musica, sous la direction d'Antoine Guerber, se lance dans les chansons profanes du même compositeur sous le titre de "Mille Bonjours !".

Il faut se rappeler que Guillaume Dufay était déjà considéré à son époque comme un compositeur majeur y compris dans le domaine de la musique profane.

Le disque que vient d'enregistrer Antoine Guerber et son ensemble, regroupe une sélection d'une petite vingtaine de chansons, parmi le corpus de plus de 80 chansons que le maître aurait composées, regroupées en quatre thèmes : Souffrances & deuils, Lounge du Prince, L'amoureux transi (tout un programme), Joies et fêtes.

Dufay_mille_bonjours_2