Petite précision en introduction : je suis un inconditionnel de l'ensemble Ricercar Consort dirigé par le gambiste Philippe Pierlot et de Carlos Mena, excellent contre-ténor (cf. note du 9 octobre 2006) et l'Ode funèbre "Trauer-Ode" BWV 198 est pour moi l'une des plus belles cantates que JS Bach n'ait jamais écrites.
Cela étant dit, vous penserez peut-être que cette note consacrée au dernier disque de cet ensemble
consacré, entre autres, au Tombeau de sa Majesté la Reine de Pologne (traduction française de la Trauer-Ode) ne sera pas tout à fait impartiale. Il s'agit en fait d'un album regroupant quelques pièces agencées selon le rituel liturgique, à savoir une messe ou cantate, encadrée en ouverture et conclusion par des pièces pour orgue (préludes, fugues), comme l'est par exemple une homélie, ou, en l'occurrence, le panégyrique en l'honneur de la défunte.
Un point important à soulever : Philippe Pierlot et son ensemble prennent un parti pris intimiste, à savoir l'exécution des parties de choeur, non pas avec un choeur complet comme on le comprend depuis le XIXème siècle mais avec le choeur des quatre solistes soprano, contre-ténor, ténor, basse à l'unisson. Il est inutile de s'étendre dans cette note sur les "querelles" d'écoles entre celle soutenue par le musicologue et chef américain Joshua Rifkin et les interprétations modernes depuis le début du XXème siècle. Selon Rifkin, JS Bach entendait par "choeur" uniquement le regroupement des solistes à l'unisson. Cette thèse est maintenant largement exploitée par Sigiswald Kuijken dont les derniers concerts et enregistrements de cantates se font désormais uniquement dans cet esprit.
Tous les autres grands interprètes actuels du corpus des cantates de JS Bach optent pour la doublure avec un choeur suffisamment étoffé pour apporter de l'ampleur et de la dynamique (Tom Koopman, John Eliot Gardiner, Philippe Herreweghe), voire un choeur intermédiaire, plus "chambriste" (ex : Masaaki Suzuki).
Indépendamment d'une quelconque véracité historique, bien difficile à prouver, dans un sens comme dans l'autre, chacun doit y retrouver ce qu'il recherche en terme d'esthétique, d'articulation, de dynamique.
Il est vrai que le choeur de solistes à l'unisson apporte une certaine proximité, plus d'intelligibilité du texte (encore faut-il comprendre l'allemand chanté et avoir d'excellents solistes) et le jeu des différentes voix humaines avec les timbres des différents instruments de l'orchestre est plus perceptible. C'est une vision plus intimiste et quelque part plus analytique.
La doublure en choeur apporte indéniablement de la solennité, de la dynamique, du contraste et plus d'homogénéité puisque les voix qui se produisent sont justement formatées pour que chacune se fonde dans le choeur. Cette option se justifie encore plus quand il s'agit de Cantates... chorales.
Dans le cas précis de l'enregistrement du Ricercar Consort, un bel équilibre a été trouvé car la messe BWV 234 interprétée en introduction semble explicitement indiquée comme messe uniquement à quatre voix et la Trauer-Ode a, de facto, une tonalité intimiste.
Vous pourrez donc juger, d'emblée avec la messe d'introduction.
On y retrouve le grain, le côté presque capiteux de l'ensemble instrumental dirigé par
Philippe Pierlot, avec des phrasés accentuant les contrastes. Cette option dessine les motifs des différentes arias de la messe avec un trait qui agit comme un révélateur de la beauté des différentes voix. Les quatre solistes en lisse forment un ensemble très homogène et de très haut niveau. Les tonalités sont d'une grande justesse, les voix aériennes et souples. Un passage splendide : le Qui tollis, introduit par deux flûtes divines qui sont ensuite relayées par la voix aérienne, diaphane de Katharine Fuge, d'ailleurs soliste dans la plupart des enregistrements des cantates de JS Bach par JE Gardiner. Vraiment émouvant. Le Quoniam qui suit est ensuite, comme à son habitude, transcendé par un Carlos Mena au sommet de son art, avec son timbre si spécifique avec cette sorte de fragilité inquiète, un son opalin, un phrasé parfaitement adapté à la tonalité de l'aria.
Les pièces pour orgue sont interprétées par Francis Jacob avec détermination mais aussi un beau sens des nuances.
Vient ensuite la pièce maîtresse : l'Ode funèbre composée en l'honneur de la princesse Christiane Eberhardine de Brandebourg-Bayreuth (excusez du peu), Reine de Pologne. Pour cette femme à la forte personnalité, je trouve que JS Bach a fait preuve de son génie absolu en composant une de ses plus belles et lumineuses Cantates. Cette dernière n'a finalement rien de funèbre. Tout au contraire, les parties pour choeur ont un allant, une ferveur indéniables. Ceci se ressent d'emblée avec le choeur d'introduction "Lass, Fürstin, lass noch einen Strahl" et est encore plus perceptible sur la seconde partie avec le fabuleux choeur final "An dir, du Fürbild grosser Frauen", digne d'un chant populaire entraînant et joyeux.
Pourtant habitué à la version de Philippe Herreweghe avec La Chapelle Royale qui m'a fait découvrir ce chef d'oeuvre il y a... 19 ans, je trouve le pari de Philippe Pierlot parfaitement réussi. Cette version apporte une proximité, un grain, une intensité formidables.
Outre Katharine Fuge et Carlos Mena déjà cités, le ténor Jan Kobow est vraiment excellent (sa prestation est impressionnante de virtuosité et d'expressivité sur la très difficile aria qui introduit la seconde partie : "Der Ewigkeit saphirnes Haus"). Je pense qu'avec Mark Padmore, on tient ici un des meilleurs ténors du moment sur ce répertoire de musique sacré. Stephan MacLeod (basse) est également très bon.
Il s'agit certainement d'un des disques de l'année 2007 qui confirme que ces musiciens sont parmi les meilleurs interprètes actuels de musique ancienne et baroque. Dernière précision : l'excellente qualité d'enregistrement, comme souvent chez Mirare. Ce label apporte un soin particulier à toutes ses productions.
NB : pour développer le sujet sur les choeurs de solis versus choeurs de doublure, je vous renvoie vers l'excellent article de la revue Diapason du mois de mai : "Choeurs de solistes, les preuves à l'épreuve" (pages 74 à 77).
JS Bach - Tombeau de sa Majesté la Reine de Pologne - Ricercar Consort - Direction Philippe Pierlot - Katharine Fuge (soprano) - Carlos Mena (alto) - Jan Kobow (ténor) - Stephan MacLeod (basse) - Francis Jacob (orgue) - Label Mirare.
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