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19 avril 2008

Heavenly harmonies : le ton juste

L'ensemble vocal Stile Antico vient de sortir un disque intéressant sous le titre "heavenly harmonies" et dédié à des pièces polyphoniques de Thomas Tallis et William Byrd. Le groupe vocal de 14 chanteurs (vaste effectif pour ce type de répertoire) met en évidence à quel point tout oppose ces deux compositeurs anglais de la période élisabéthaine. Sans tomber dans le piège des raccourcis, au style compact, prévisible et linéaire de Thomas Thallis, s'oppose donc la richesse harmonique, l'élévation et l'inventivité de Byrd. J'avais déjà eu l'occasion d'évoquer à quel point ce dernier avait apporté une vraie rupture dans la musique polyphonique anglaise du XVIème siècle (cf. notes du 12 avril 2007 et du 19 décembre 2007) en plus de sa rupture religieuses (William Byrd avait pris le risque de rejoindre l'église catholique).

Le choix des pièces, très "typées" pour chaque compositeur éclaire bien ces différences. Le fait d'alterner les brefs psaumes de Thomas Thallis avec des motets de William Byrd accentue la perception des contrastes.

Heavenly_harmonies De superbes motets de William Byrd nous sont révélés avec la plénitude et la richesse sonore de l'ensemble Stile Antico. Moins froids et solennels que les autres ensembles britanniques de référence dans ce répertoire que sont les Thallis Scholars ou The Cardinal's Musick, ils se rapprochent plus de l'ensemble Huelgas de Paul Van Nevel avec un chant mêlant subtilement fermeté de la ligne et rondeur des sonorités, une belle expressivité maîtrisée. Ceci est indispensable dans le cas de Byrd qui, tout comme Monteverdi en Italie, révolutionne la pratique en traduisant les affects via la musique et en bannissant une composition trop formelle et statique, conçue à l'origine pour être uniquement au service du texte.

C'est particulièrement évident dans ce qui constitue, selon moi, la pièce la plus belle du disque : le motet "Ne Irascaris Domine", modèle d'élévation divine et de finesse. Digne du gothique le plus rayonnant. A noter également l'autre pièce maîtresse, quant à elle d'une puissance impressionnante, l'imposant "Infelix ego". A côté de pièces aussi élaborées et limpides, les brefs psaumes de Thomas Tallis, semblent presque dignes de quelques chants simples que l'on chantonne dans les églises baptistes.

A partir du track 14, une messe de William Byrd (Mass Propers for Pentecost) s'interpose harmonieusement.

Très beau disque et prestation impressionnante de l'ensemble stile antico qui s'est généreusement lancé dans cette aventure polyphonique qui n'est pas forcément évidente du point de vue interprétatif.

Heavenly harmonies - William Byrd - Thomas Thallis - ensemble Stile Antico - label Production USA - distribution Harmonia Mundi - Super Audio CD.

20 mars 2008

Missa Cuiusvis Toni de Johannes Ockeghem

L'ensemble Musica Nova vient de relever le défi d'enregistrer, pour le label Aeon, la Missa Cuiusvis Toni de Johannes Ockeghem.

Le maître flamand de la musique sacrée polyphonique a écrit là l'un des chefs d'oeuvres les plus troublants de ce répertoire. Il a décliné la même messe, donc chacun des cinq thèmes de la messe associés aux offices du Kyrie à l'Agnus Dei, sur quatre tonalités différentes : ré, fa, mi et sol.

Les quatres variantes de cette messe nous sont restituées dans un même disque pour la première fois. L'effet de chaque tonalité fait que la même messe appraraît alors avec des couleurs et un climat assez différents et cet exrcice se révèle être, dans le domaine de la composition polyphonique, une prouesse vertigineuse.

Missa_cuiusivis_toni_ockeghem_2L'adaptation à chaque tonalité n'est pas sans obstacles techniques pour les chanteurs (ex : changements dans les repères harmoniques...) et l'ensemble Musica Nova surmonte admirablement ces difficultés. Il restitue la pureté de chacune de ces messes de façon exemplaire, avec une corpus vocal de huit vois (deux sur chaque registre : basse, ténor, contraténor et soprano (cantus)).

Ma préférence reste pour la première version en ré, que je trouve plus lumineuse.

L'écriture de Johannes Ockegheim, qui a considérablement influencé les compositeurs français et flamands de la même époque, se révèle aérienne et élancée. Contrairement aux ruptures harmoniques, rythmiques ou dissonances que tenteront des Roland de Lassus ou Nicolas Gombert, voire Josquin Desprez, Johannes Ockeghem maintient des lignes vocales très homogènes et révèle ainsi un chant d'une certaine densité et de grande portée avec des harmonies de toute beauté.

Chacune de ces messes est un chef d'oeuvre.

Sur la complexité de l'exercice de déclinaison sur quatre tons, je vous renvoie à l'excellent livret qui accompagne le disque et rédigé par Gérard Geay.

Missa Cuiusvis Toni - Johannes Ockeghem - Ensemble vocal Musica Nova - label Aeon.

03 janvier 2008

La Quinta Essentia : beautés célestes

Le groupe vocal Huelgas-ensemble, sous la direction de Paul Van Nevel, vient encore nous révéler de façon magistrale la beauté de trois styles très différents de chants polyphoniques.

Paul Van Nevel prend en effet le pari réussi de regrouper comme une forme de synthèse trois grandes options esthétiques qui ont guidé l'évolution du chant polyphonique de la Renaissance.

Trois messes, de caractères singulièrement différents se succèdent donc dans le dernier disque fascinant de l'ensemble flamand La Quinta essentia : la Missa "Tous les regretz" de Roland de Lassus, la Missa "Ave Maria" de Thomas Ashwell et la Missa "Ut, re, mi, fa sol" de Giovanni Pierluigi da Palestrina.

On entre dans la mystique de ces messes avec le plus expressif, fantasque et inventif des compositeurs de cette période (Roland de Lassus). Ce maître de l'école franco-flamande est celui qui aura tenté les plus belles audaces (ruptures harmoniques, changements de rythme) et qui aura le plus marqué ces messes de l'empreinte du chant profane en leur donnant une dimension plus humaine et théâtralisée. La missa "Tous les regretz" n'échappe pas à ces digressions soudaines, à ces changements de climats qui confère à la polyphonie flamande une plus grand familiarité avec l'auditeur qui se trouve alors en territoire connu avec les changements d'humeur liés à sa nature terrestre.

Quinta_essentia_van_nevel Avec Thomas Ashwell, Paul Van Nevel nous propose une transition avant l'approche la plus transcendante de Palestrina. On dispose de très peu de pièces du compositeur anglais qui incarne le plus le "gothique flamboyant" anglais, dans la lignée de William Byrd. Par rapport aux oeuvres de ce dernier, l'écriture d'Ashwell est plus resserrée, dense, un tout petit peu moins aérienne mais son contrepoint est d'une richesse et d'une complexité étonnantes pour aboutir à des harmonies et des ornementations étonnantes. Le divin s'incarne donc dans une forme de perfection plastique et de cohérence harmonique où, contrairement à de Lassus, les écarts ne sont pas de mise.

Le disque se termine avec la splendide messe basée sur l'hexacorde ut-ré-mi-fa-sol-la de Palestrina. Le compositeur romain, le plus austère des trois, aboutit ici à un niveau de transcendance impressionnant. Cette messe est d'une sérénité troublante, très homogène et d'une construction parfaite.

Paul Van Nevel conduit son ensemble avec une précision et un sens de la respiration exceptionnels. On tient là l'une des toutes meilleures formations vocales polyphoniques actuelles sur des registres de voix de taille déjà importante (14 voix). L'ensemble restitue un chant d'une finesse et une transparence absolues. Les voix sont parfaitement étalonnées et les messes nous sont restituées avec toute leur grâce et leur luminosité. Les nuances sont dosées avec une finesse extrême.

L'enregistrement est d'une qualité remarquable avec ce qu'il faut d'ampleur sans réverbération excessive. L'acoustique du lieu singulier de l'enregistrement (musée de l'Eau de Lisbonne) y est certainement pour beaucoup. En tout cas, il a fortement inspiré les interprètes.

Ce disque est fortement à recommander à tout amateur qui désirerait s'initier à la richesse de la polyphonie de la Renaissance.

Cet enregistrement est, je trouve, un des grands disques de l'année 2007.

Lien direct vers le détail du disque sur le site Harmonia Mundi avec possibilité d'écouter des extraits.

La Quinta essentia - Palestrina / Lassus / Ashewell - Huelgas-Ensemble - direction Paul Van Nevel - label Harmonia Mundi.

19 décembre 2007

Un parcours dans la polyphonie anglaise du XVIème siècle

Après la note du 12 avril 2007 consacrée aux magnifiques Cantiones Sacrae et Gradualia de William Byrd par l'ensemble The Cardinal's Musick, l'itinéraire de découverte de la musique polyphonique anglaise peut être prolongée avec deux autres disques.

Tout d'abord, avant William Byrd, quelques précurseurs qui ont ouvert la voie vers les lignes épurées et élégantes qui caractérisent ces compositions anglaises du XVIème siècle, notamment sur la période très courte (1553 - 1558) où, sous le règne de Marie Tudor, l'Angleterre bascule sous l'influence du catholicisme. Des compositeurs fameux de cette époque où il était convenu d'écrire des compositions latines assez libres (psaumes, hymnes, répons...), sont regroupés dans un très intéressant CD enregistré par l'ensemble Jachet de Mantoue et sorti il y maintenant 3 ans.

Jachet_de_mantou_gentlemen_of_the_2 Ces "Gentlemen of the Chapel Royal" ne sont autres que Thomas Tallis, John Sheppard, Robert Parsons, Christopher Tye et Robert White.

Ces différents compositeurs annoncent l'élégance et l'élancement propre à la polyphonie anglaise de la période Elisabéthaine, même si leurs oeuvres n'ont pas encore le degré d'achèvement de celles de William Byrd ou de Thomas Ashwell.

Des différentes pièces interprétées, j'ai noté les merveilles que sont le Miserere nostri de Thomas Tallis (piste 13), pièce d'une force et d'une intensité incroyable, véritable incarnation de la douleur et du tourment. A retenir également l'aérien et singulierAbsterge Domine (piste 4) du même compositeur avec ses développements complexes et dont l'architecture est digne du gothique flamboyant.

Enfin, je recommande particulièrement l'écoute du motet O bone Jesu (piste 5) de Robert Parson, atypique dans sa forme, construit sur la même structure que les antiennes avec un amen final, prolongé à l'unisson et saisissant de beauté.

L'ensemble Jachet de Mantoue confirme sa lecture pertinente de ces pièces et un travail soigné d'interprétation. Même si la direction musicale est britannique (celle de James Gowings), on y retrouve tout de même une touche française (ou tout au moins continentale), à savoir une interprétation plus expressive, incarnée que les ensembles vocaux d'outre-manche qui, quant à eux, axeront plus l'interprétation sur une plus grande linéarité, des voix plus instrumentales qu'humaines et incarneront peut-être davantage la nature trenscendante et céleste de cette musique.

Détail du disque sur le site du label Calliopé.Byrd_playing_elizabeths_tune_2_2

Pour prolonger la découverte de cette musique Elisabéthaine passionnante du milieu du XVIème siècle, je recommande également l'écoute du disque "Playing Elizabeth's Tune" où le Tallis Scholar interprète une série de messes et motets Willam Byrd (existe aussi en DVD).

La messe à quatre voix est splendide.

Lien direct vers le détail du disque sur le site du label Gimell avec la possibilité d'écouter des extraits.

Gentlemen of the Chapel Royal - musique sacrée anglaise en langue latine du XVIème siècle - Ensemble vocal Jachet de Mantoue - label Calliope.

Playing Elizabeth's Tune - Motets et messe à quatre voix- Ensemble vocal the Tallis Scholar - label Gimell.

09 novembre 2007

Cantique des Cantiques de Palestrina

Pour continuer le périple sur les différents modes d'expression polyphoniques, je me suis cette fois attardé sur le Cantique des Cantiques (Canticum Canticorum) de Palestrina.

Cantique_des_cantiques_palestrina_2 Réputé pour être un compositeur un peu austère, Palestrina propose une écriture de ces motets pour sept voix assez fouillée mais relativement monolithique, surtout en comparaison à un William Byrd ou un Roland de Lassus, quant à eux aériens et souvent inventifs. La texture des voix est serrée et les lignes mélodiques sont presque toujours regroupées en accords. Je trouve que l'impression est un peu comparable à celle rendue par Nicolas Gombert dans ses magnificats (cf. note du 1er mai 2007), même si les lignes harmoniques sont plus canalisées et qu'il n'y a visiblement pas la recherche de la plénitude de l'espace sonore ou des dissonnances chères au compositeur flamand.

Palestrina est visiblement soucieux d'une certaine unité de rendu et ne s'aventure que très peu dans des audaces harmoniques ou rythmiques. C'est ce qui fait que son écriture reste assez difficile d'accès car assez linéaire et compacte avec un contrepoint très maîtrisé. Elle se semble assez fortement se revendiquer de la ligne fondatrice du plein chant.

Quelques motets sont tout de même troublants et évoquent en évidence de belles envolées célestes. J'ai noté principalement le Vulnerasti cor meum (track 10) et le Surge Propera (track 15) et l'Adjuros vo (track 19). Le final du Quam pulchra es (track 27) est splendide de pureté.

L'Ensemble William Byrd qui interprète ces motets est d'excellent niveau et nous restitue ces cantiques avec une belle intelligence du texte.

Interview très intéressante de Christopher Jackson sur le site scena.org à propos de ce Cantique des Cantiques de Palestrina pour approfondir le sujet. Il rappelle à juste titre que le Cantique des Cantiques est tout de même une célébration de l'Amour qui se traduit aussi en termes physiques. Tout ceci est traité sur le mode d'une suggestion très codée et d'un raffinement extrême par Palestrina.

Palestrina - Cantique des Cantiques - Ensemble William Byrd - Disque enregistré en la Collégiale Saint-Martin de Champeaux - Label Jade.

06 juillet 2007

Petite introduction aux intervalles parfaits

Petite note qui vient enrichir la rubrique polyphonies. Merci au weblog du Monde de Bra ! d'avoir déniché un épisode peu connu de l'histoire de la musique ancienne, revisité par quelques illuminés autour d'une table ronde télévisuelle : lien direct vers la note en question. Je ne connaissais pas cet épisode. Les puristes et le Père Blaise me pardonneront ce biais subversif.

18 juin 2007

Quadrivium : Motets de Guillaume Dufay revisités par Cantica Symphonia

J'avoue avoir mis du temps à me familiariser avec cette version d'une sélection de motets de Guillaume Dufay. Il s'agit de celle enregistrée par l'ensemble italien Cantica Symphonia, dirigée par Giuseppe Maletto (label Glossa).

Tout d'abord le livret du disque, somptueux mais particulièrement ésotérique avec la référence au Quadrivium. Si j'ai bien compris, le texte du mathématicien Guido Agnano fait référence à la prolongation faite par la musique ancienne des écarts et harmonies que restituaient quatre marteaux d'un forgeron qui avaient particulièrement attiré Pythagore et conduit aux bases de la gamme pythagorienne. Il se trouve que les poids de ces quatre marteaux étaient exactement proportionnels aux nombres entiers 12, 9, 8 et 6.

Vient alors toute l'analyse savante du mathématicien pour nous expliquer en quoi la composition polyphonique du Moyen Age, prolongée par Guillaume Dufay et ses disciples, s'inscrivait dans des règles de constitution de gammes qui reposaient sur les règles pythagoriennes. La note rappelle justement que les différentes voix devaient se superposer  en formant des intervalles d'octave ou de quinte, a l'exception des notes de passage.

Dufay_quadrivium_4 Ce qui est finalement intéressant dans ce disque, à partir du moment où on notre oreille s'est exercée à l'écoute des polyphonies les plus élaborées (celles du XVIème siècle), c'est la relative simplicité du schéma polyphonique qui fait que ces motets apparaissent plus linéaires et plus bruts que ceux que composeront les Desprez, Byrd, de Lassus ou Palestrina entre cinquante et cent après Guillaume Dufay. Et pourtant, ce dernier va apporter les bases les plus élaborées de la polyphonie naissante au XVème siècle.

Ce qu'il y a de plus notable dans cette lecture italienne, ce sont la fraîcheur et le naturel des voix, un rendu plus "brut" que les ensembles vocaux britanniques (comme le Tallis Scholar), français (comme A Sei Voci) ou franco-britanniques (comme Jachet de Mantoue). Ces derniers se livrent à un travail minutieux et très léché dans l'agencement des voix. C'est un peu comme lorsque l'on compare un basilique romane à une cathédrale de style gothique flamboyant. Ce qui fait donc l'intérêt principal de cette interprétation et qu'elle conserve une respiration, un simplicité toute humaine qui convient particulièrement à ce répertoire, encore un tout petit peu prisonnier d'une forme de primitivisme médiéval avant de s'envoler définitivement dans cette sorte d'absolu auquel aspiraient les compositeurs au service du divin à l'aube de la Renaissance.

Les voix féminines sont dominantes, assez pointues et expriment une belle ferveur. La tonalité générale, le timbre, la couleur des voix sont singulièrement différents de ce que l'on a l'habitude d'entendre dans la polyphonie franco-flamande de cette époque. On peut légitimement ne pas aimer mais il est impossible d'y être indifférent.

Sur la trentaine de motets qui sont désormais catalogués, le groupe Cantica Symphonia en a sélectionné une quinzaine, de facture et de climats assez différents.

Ceux qui m'ont le plus marqué, par leur côté éclatant et particulièrement aérien sont incontestablement le magnifique Imperatrix angelorum, le Juvenis qui puellam et le Flos florum (motets à 3 voix).

Détail du disque sur le site glossamusic.com.

Guillaume Dufay  - Quadrivium - Motets à 3, 4 et 5 voix - Cantica Symphonia - Label Glossa Platinium.

10 juin 2007

Pilgrimage to Santiago : une belle expérience spirituelle et musicale

L'un des derniers albums de John Eliot Gardiner est dédié à une belle expérience à la fois spirituelle et musicale avec son excellent ensemble vocal The Monteverdi Choir.

En 2004, à l'occasion du 40ème anniversaire de ce choeur, l'ensemble entreprend de prendre la route de Saint-Jacques de Compostelle (Santiago de Compostela) en Galice. Partis du plateau de l'Aubrac, le groupe a cheminé via les Conques, la cathédrale de Rodez et l'abbaye cistercienne de Loc-Dieu en Aveyron pour ensuite parcourir les provinces au Nord de l'Espagne jusqu'à Santiago.

A son retour à Londres, le groupe a enregistré ce disque bien inspiré, regroupant des chants polyphoniques a cappella de différents compositeurs, pour la plupart du XVème et XVème siècles.

Ce disque est vraiment une réussite à plusieurs titres. Tout d'abord, on ressent à son écoute une vrai sensation de sérénité et d'élévation toute divine et l'ensemble des ces chants, pourtant de compositeurs de nationalités et de styles très différents, est assez homogène.  Ensuite, la qualité et la tenue exceptionnelles de ce choeur n'est plus à démontrer, et il restitue tous ces chants avec de la respiration, de l'élan, un vraie communion. Ils sont pourtant en nombre bien plus important que ne l'étaient les choeurs à l'époque de la Renaissance.

Comme fil rouge, John Eliot Gardiner a choisi, avec son ensemble, le Codex Calixtinus (ou Liber Pilgrimage_to_santiago_gardiner_2 Sancti Jacobi : Livre de Saint-Jacques), datant du XIIème siècle. Il fait office de plein chant pour ponctuer les différents extraits des compositeurs sélectionnés. Le corpus ainsi constitué pour ce disque nous fait alors ressentir cette transition qui s'opère entre les racines médiévales de certains de ces chants, avec leurs attaches rustiques, et les élévations des plus récents, avec leurs harmonies les plus savantes et arithmétiques.

Nul doute que cette sélection reflète également la variété de styles que les pélerins auront aussi rencontrés lors de leurs périples.

Parmi les belles pièces, j'ai noté le splendide et irréel chant de sopranos dédié à la Vierge ("O Virgo splendens" du Libre Vermeil de Montserrat) (piste 2), la belle densité du "Jesu rex admirabilis de Palestrina (piste 6) et, surtout, la magnifique Missa O quam gloriusum du compositeur espagnol Tomás Luis de Victoria, avec un Sanctus (paiste 13) et un Benedictus (piste 14) prodigieux de grandeur et de recueillement. Ils rappellent étonnamment les mêmes passages des messes à l'homme armé de Josquin Desprez.

On notera également la veine très médiévale, presque primitive du "Rite majorem" de Guillaume Dufay (piste 7).

Ce disque fournit également l'occasion d'écouter des chants composés par l'espagnol Cristòbal de Morales (cf. note du 10 mars 2007, sur  la Missa de Beata Virgine), Roland de Lassus, Jean Mouton et Clemens non papa.

Si vous n'êtes pas familier (ère) avec la musique polyphonique de la Renaissance, ce disque peut être une belle introduction aux différents styles qui se sont réciproquement influencés aux XVème et XVIème siècles.

A écouter au plus profond de la nuit et à méditer avec la plus grande sérénité.

Lien direct vers l'écoute du Nesciens mater de Jean Mouton et du Parce mihi Domine de Morales, tirés du site officiel de The Montverdi Choir.

Pilgrimage to Santiago - The Monteverdi Choir - Direction John Eliot Gardiner - Monteverdi Production Ltd.

27 mai 2007

Lassus et Lechner par le Collegium Vocale de Gand

Concert mercredi soir dernier 23 mai à l'Eglise des Blanc-Manteaux. Au programme : des motets De_lassus1_2 d'Orlandus Lassus (Roland de Lassus) et Leonhard Lechner interprétés par le Collegium Vocale de Gand, sous la direction de Philippe Herreweghe.

12 chanteurs de l'ensemble Collegium Vocale de Gand, dont le timbre et la tessiture ont visiblement été très soigneusement sélectionnés par Philippe Herreweghe nous ont permis de découvrir ces compositions polyphoniques avec une formation de plus grande ampleur. La plupart des pièces sacrées de cette époque (fin du quinzième siècles) sont écrites pour une ensemble de, tout au plus, cinq à sept chanteurs. Le corpus sélectionné pour Lassus est, comme son nom latin de Cantiones sacrae sex vocum, composé pour six voix. Philippe Herreweghe a donc pris l'option de doubler chaque voix. Avec un ensemble vocal de plus grande ampleur, le chef, grâce sa direction précise et son sens indéniable de la dynamique, parvient à nous faire écouter toute la richesse polyphonique des motets sélectionnés.

Le programme alternait des motets extraits des Cantiones sacrae sex vocum du maître Orlandus Lassus et une partie des Psaumes de Pénitence (Psalmus poenitentialis) écrits par l'élève Leonhard Lechner.

Je dois avouer que même si Ignace Bossuyt vante , dans l'excellente notice du programme, la richesse et la beauté absolue de la polyphonie tardive qu'incarnent ces psaumes de Lechner, je reste tout de même plus attaché à la "patte" de Lassus, à savoir une texture moins resserrée, des harmonies plus aériennes et une plus grande créativité (ex : ruptures soudaines de phrases, changement inattendu dans l'agencement des différentes voix imprimant un rythme différent).

Herreweghe2_3 J'ai particulièrement été marqué par l'Ad Dominum cum tribularer (Psaume 120) avec des accords de voix inscrits sur des harmonies très pénétrantes, incarnant pour moi vraiment une élévation divine. Il en est de même pour le superbe et puissant Cantabant canticum Moysi où Philippe Herreweghe imprime d'emblée une grande tension qui ne se relâche pas. De même le Vidi calumnias  quae sub sole geruntur surprend avec la brusque accélaration des voix à l'unisson dans la seconde partie, à l'attaque "Et industrias animadverti...".

Dans le cas de Lechner, ce que est le plus marquant c'est une écriture plus ramassée, compacte, avec les voix par groupe dont le compositeur resserre la tessiture. L'ensemble est assez austère, plutôt "terrien" (en opposition à un Lassus qui laisse plus volontiers s'échapper le céleste timbre d'une ou deux sopranos pour apporter la nécessaire élévation). Un seul motet m'a intrigué (Domine, ne in furore tuo arguas me - Psaume 6). Ce dernier a été écrit sous le signe d'une plus grande expressivité des voix, avec quelque chose de presque madrigalesque et une  style qui annoncerait presque le concitato que Monteverdi a développé dans la seconde pratique des madrigaux.

Très beau concert interprété par des chanteurs à la technique et la musicalité époustouflantes. Cette formation de choeur baroque confirme qu'elle tient le haut du pavé depuis presque quarante ans maintenant.

Philippe Herreweghe confirme qu'il est capable d'apporter un souffle, un éclat, une plasticité à ce répertoire assez technique et codé, par rapport à bon nombre d'ensembles vocaux finalement plus retenus et austères.

01 mai 2007

Quatre Magnificats de Nicolas Gombert : densité et dissonances

Après William Byrd (cf. note du 12 avril) qui révèle des sonorités aériennes et élancées, il est intéressant de découvrir le compositeur flamand Nicolas Gombert, disciple direct de Josquin Desprez et dont l'écriture est finalement assez opposée à celle de l'anglais. Ce musicien apprécie particulièrement une certaine densité, des tessitures très resserrées et la mise en relief d'une infinité de détails. Ceci confère à ses chants polyphoniques une texture incroyablement plus compacte que ses contemporains.

On ne sait pas grand chose de ce compositeur, si ce n'est qu'il était chanteur puis maître de choeur des enfants de la Chapelle impériale de Charles Quint et envoyé par ce dernier aux Galères parce qu'accusé d'avoir molesté un jeune choriste.