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05 avril 2008

Aldo Ciccolini : couleurs saturées et haute densité

Concert mardi 1er avril au Théâtre des Champs-Elysées. Aldo Ciccolini donne un récital de piano. Le programme s'annonce d'emblée impressionnant : la sonate D. 960 en si bémol majeur de Schubert et les Tableaux d'une exposition de Moussorgski.

Je dois avouer avoir assisté à un des mes concerts les plus magistraux depuis de nombreuses années.

Ciccolini1_2Dès les premières mesures de la grande sonate de Schubert, Aldo Ciccolini hypnotise le public du théâtre des Champs-Elysées en captant immédiatement l'attention avec un toucher ferme, dense et timbré et, surtout, avec une audace inouïe, un phrasé auquel on n'a jamais été habitué sur cette sonate. Avec un tempo bien plus lent que celui dicté en principe par le métronome, il impose d'emblée son univers, crée une atmosphère sous le signe d'un questionnement permanent, avec une tension impressionnante. Comme savait le faire admirablement Michelangeli, il aborde la structure de chacun des mouvements avec des options très personnelles, de légers décalages rythmiques et un rubato très audacieux. Le résultat est la suggestion magnifique de climats envoutants, avec des contrastes extraordinaires, des couleurs saturées. Chaque motif se trouve détaché de façon saillante. L'approche est tout sauf classique et Aldo Ciccolini, prenant le parti pris de nous restituer l'enchaînement des quatre mouvements de cette sonate comme un récit, capte notre attention avec un charisme étonnant. Il prend en outre un plaisir certain à suspendre le temps en retenant certaines phrases, comme pour nous aider à déchiffrer le sens caché du texte. Il alterne en outre, avec une maîtrise diabolique, la maîtrise du propos, tantôt avec la main gauche, tantôt avec la main droite, déjouant les règles trop prévisibles qui consisteraient à ne confier la narration qu'à la main droite.

Sur les Tableaux d'une exposition, cette approche est encore plus sublimée. On pourra juger cette version très ample, orchestrale et très axée sur la percussion comme peut-être trop agressive parfois. Elle a le mérite de présenter des tableaux très vivants, et, à chaque fois, son jeu nous suggère des images fantasmagoriques.

De ces deux oeuvres d'une complexité effarante, placées en principe sous le signe de la mort, le maître nous dévoile, du haut de ses 83 ans, comme une sorte de rectitude face aux échéances dont il sait qu'elles sont certaines et si proches. La densité de son jeu se déploie avec une belle majesté. Le visage reste impassible (même si un rictus de temps en temps trahit une certaine malice). La posture est ferme et résolue. Comme pour Arrau, on est ébahi par une telle force d'interprétation entièrement guidée par une volonté de construction narrative évidente.

Du grand art.

La salle a offert une "standing ovation" au maître qui a joué, sur trois rappels, Chopin, Debussy et Ravel.

21 mars 2008

Une Passion intériorisée

Concert mercredi 19 mars à l'Eglise Saint-Roch. Au programme, la Passion selon Saint-Jean de JS Bach. Pierre Cao dirige l'Orchestre du Concert Lorrain et le Choeur Arsys Bourgogne. Christoph Prégardien interprète l'évangéliste, Andreas Pruys, le Christ et Peter Kooij, Ponce Pilate. Robin Blaze et Katharine Fuge interviennent respectivement sur les registres d'alto et de soprano.

Je voue pour ma part une admiration sans borne pour cette Passion qui, finalement, me touche plus que celle selon Saint Matthieu. Moins puissante et dense, que cette dernière, elle est toutefois plus lumineuse, moins austère et le choeur y joue un rôle plus important.

La version que Pierre Cao nous a délivrée mercredi est dans la veine d'un Kuijken avec le parti pris d'une grande intériorité, d'un certain intimisme. Ceci est largement facilité par l'existence dans cette Passion d'un choeur unique, donc moins ample, et d'une instrumentation plus réduite que dans la Passion selon Saint-Matthieu.

Cette version a surtout été dominée de façon indéniable par un Christophe Prégardien très en forme et qui est passé maître dans se rôle d'évangéliste. Diction parfaite, phrasé impeccable, il nous fait littéralement vivre cet évangile avec vigueur et densité. Il est proprement extraordinaire.

Cao_3Les autres solistes ont de facto fait pâle figure. Andreas Pruys incarnait un Christ très retenu et exagérément hiératique (quel contraste avec le timbre émouvant d'un Matthias Goerne dans la version de la Passion selon Saint-Matthieu enregistré récemment par Harnoncourt). Quant à Peter Kooij, il frôlait l'inaudible et son Ponce Pilate n'était guère effrayant.

Les voix devant incarner cette transcendance divine si bien écrite par le Cantor ont honorablement tenu leurs rôles. Robin Blaze était conforme à lui-même, comme dans ses nombreuses interprétations des cantates de JS Bach avec Maaki Suzuki. Appliqué, précis, mais avec ses limites habituelles un peu irritantes sur les aigues. Katharine Fuge a été excellente dans la seconde aria de la soprano ("Zerfliesse, mein Herze"), aria d'ailleurs splendide. Je l'ai trouvée aussi convaincante que sur la Trauer Ode enregistrée récemment avec Philippe Pierlot (cf. note du 12 mai 2007).

Le Choeur Arsys Bourgogne est excellent et dégage un magnétisme étonnant. Sa précision et sa présence ont largement contribué à la beauté de ce concert.

Beau concert donc, sous le signe indéniable de la méditation et où la fougue de cette Passion qui précède la grande Passion selon Saint-Matthieu reste sous contrôle.

Pour la première fois de ma vie de mélomane, j'ai assisté mercredi à cette expérience sidérante, à  savoir, "l'interdiction" d'applaudir parce que le concert se déroulait durant la semaine Sainte.  Cette instruction placardée sur les piliers de l'église dans un style plutôt anguleux a bien contribué au refroidissement de l'atmosphère. Pour que je sache, la Passion n'était pas donnée dans le cadre d'un Office et il s'agissait d'un concert public, donné par Philippe Maillard Productions et non organisé par une congrégation religieuse...

20 mars 2008

La 5ème de Bruckner par Herreweghe (suite)

Herreweghe2Pour faire suite à la note du 18 février 2007 sur le concert donné le 17 février par l'Orchestre des Champs-Elysées à Pleyel, sous la direction de Philippe Herreweghe, je viens enfin de découvrir à quelle date ce concert était diffusé sur France Musique.

La date est le lundi 24 mars à 20h00 (lundi de Pâques). Concert chaudement recommandé.

25 février 2008

Gergiev enflamme le Philharmonique de Vienne

Concert jeudi 21 février au Théâtre des Champs-Elysées (TCE). Au programme : l'Orchestre Philharmonique de Vienne dirigé par le cef invité Valery Gergiev interprète l'Ouverture de la Force du Destin de Verdi, les Préludes, poème symphonique pour orchestre de Liszt, la 5ème symphonie en mi mineur opus 64 de Tchaikovski.

Une ambiance particulièrement électrique règne que TCE. Tout d'abord, fait inhabituel, la salle n'ouvre que très tardivement si bien qu'une foule impressionnante se trouve amassée devant le Théâtre vingt minutes avant le début du concert. Ce dernier fait salle comble. Rien d'étonnant quand un orchestre aussi mythique passe à Paris.

Valery Gergiev dirige régulièrement la prestigieuse phalange viennoise et on sent très nettement une belle complicité avec les musiciens de l'orchestre.

Gergiev_1_2Dès la Force du Destin, le chef russe imprime une tension phénoménale. On ne pourrait imaginer une telle version dans le cadre de l'interprétation complète du fameux opéra de Verdi, tant l'orchestre doit être déjà épuisé à la fin de l'ouverture. Les trompettes sont tonitruantes, les attaques d'archets particulièrement musclées et la masse orchestrale vous envahit comme une déferlante. Valery Gergiev embarque l'orchestre dans des accélarations fulgurantes. Le Philharmonique de Vienne révèle pleinement son empreinte sonore : timbres charnus, sonorités mates et denses. Vraiment fascinant.

Sur Les Préludes de Lizt, le chef joue toujours sur de forts contrastes mais dessine les motifs avec bien plus de fondu. Ce poème symphonique, dont le thème principal est célèbre, illustre bien le penchant du compositeur hongrois pour des harmonies complexes, les textures sonores denses, dont le romantisme exacerbé est à la limite du kitsch.

Après l'entracte, Valery Gergiev attaque la mythique 5ème symphonie de Tchaikovski.

Je ne peux m'empêcher de rappeler Mravinski qui, grâce à la rigueur métronomique exceptionnelle qu'il imprime, a donné, avec une version historique, une unité singulière à cette symphonie, en revenant également à une grand classicisme. Cela vous marque à tout jamais, si bien que, malgré la très haute tenue du concert de jeudi soir avec le Philharmonique de Vienne, on ne retrouve pas les mêmes sensations. A vouloir un peu trop décortiquer chaque mouvement, Valery Gergiev semble s'être laissé emprisonné dans cet immense kaleidoscope que peut constituer cette symphonie. Ce chef d'oeuvre est d'une complexité effarante. Même si le fameux thème martial et presque funèbre revient sans cesse sur chaque mouvement, Tchaikovski alterne des motifs très différents, avec des changements rythmiques fulgurants.

La version de Gergiev impose sa beauté sonore, les moments les plus fascinants sont les envolées les plus slaves, d'un lyrisme éclatant, servi par une perfection technique et la plasticité exemplaire du Philharmonique de Vienne. Le mouvement le plus réussi est indéniablement le Finale. Par rapport à la 6ème de Tchaikovski dirigée par Ozawa à Pleyel il y a quelques semaines (cf. note du poisson rêveur) guidée par une vision où la tendresse et la fluidité l'emportaient sur la noirceur, le chef russe entre bien mieux dans le tourment, un pathos certain mais sans mièvrerie. Au contraire, il nous révèle presque une forme de folie meurtrière. Le chef a donc parfaitement révélé la fébrilité permanente de cette symphonie et sa structure quasiment en spirale qui fait que jamais, chaque mouvement, ne semble vouloir se résoudre.

Après des applaudissements très nourris et mérités, le chef interprète deux bis : deux valses de Josef Strauss : la fameuse Libellule et Ohne Sorgen. Le Philharmonique de Vienne s'auto-dirigeait, Valery Gergiev faisait semblant de suivre...

18 février 2008

La touche aérienne d'Herreweghe sur Bruckner

Concert hier après-midi 17 février à Pleyel. Programme Mahler (Les "Rückert Lieder") et Bruckner (la 5ème symphonie en si bémol majeur). Philippe Herreweghe dirigeait l'Orchestre des Champs-Elysées. Le baryton allemand Christian Gerhaher interprétait les lieder de Mahler.

Herreweghe3_2Philippe Herreweghe et Christian Gerhaher ont d'emblée restitué, avec de très belles nuances, le climat envoutant de ces lieder. Philippe Herreweghe accompagne avec une finesse extrême les moindres inflexions de la voix du baryton et l'acoustique exceptionnelle de Pleyel permet de savourer toute la précision de cette direction musicale. La voix du baryton est bien posée, l'articulation parfaite. Le crescendo saisissant du fameux "Um Mitternacht" nous fait saisir tout le désespoir contenu dans ce lied. L'orchestre déploie des couleurs magnifiques qui compensent heureusement la morbidité de ces pièces. Le lied où l'accompagnement orchestral s'avère le plus chatoyant est bien le dernier, de toute beauté ("Ich bin der Welt abhanden bekommen"). Chrsitian Gerhaher confirme qu'il est un grand mahlérien, très respectueux du texte et dont le phrasé est parfaitement maîtrisé.

Sur la monumentale 5ème symphonie de Bruckner, Philippe Herreweghe confirme la caractèreGerhaher_1_6 ductile de la sonorité des instruments anciens. Comme je l'avais déjà souligné dans la note du 26 décembre 2006 et relative aux différents univers brucknériens (Wand, Harnoncourt, Celibidache...), Philippe Herreweghe apporte une touche aérienne et une souplesse qui constituent bien sa marque de fabrique (comme sur des oeuvres radicalement différentes comme les cantates de Bach). Par rapport à la 4ème ou la 7ème symphonie de Bruckner avec le même orchestre, Philippe Herreweghe a imprimé toutefois hier plus de mordant, et a imposé d'emblée une certaine tension de la ligne qui est indispensable sur cette symphonie. Car il est bien question ici de tension permanente, d'opposition incessante de climats, de tiraillements, de l'Adagio d'introduction au Finale.

Anton Bruckner était fasciné par le Requiem de Mozart. La direction finalement très XVIIIème siècle de Philippe Herreweghe (formation orchestrale plus réduite, instruments anciens) met en évidence de façon flagrante la parenté de l'un des thèmes principaux de la 5ème symphonie de Bruckner (dévoilé au milieu du premier mouvement et repris dès l'ouverture du Finale) avec le non moins saisissant Introitus du Requiem de Mozart.

Très belle version dans l'ensemble avec une haute tenue des différents instrumentistes (les quatre cors, cruciaux comme toujours chez Bruckner, Marcel Ponseele, hautboïste, fidèle des fidèles de Philippe Herreweghe, comme toujours sublime, surtout sur l'introduction de l'Adagio).

Très beau concert, enregistré pour France Musique.

27 janvier 2008

Le Philharmonique de Berlin rend hommage à Karajan (vraiment ?)

Concert vendredi 25 janvier à Pleyel. Un programme "hommage à Herbert Van Karajan" avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction de Seiji Ozawa.

En première partie, le concerto pour violon et orchestre en ré majeur de Beethoven interprété par Anne-Sophie Mutter. En seconde partie, la symphonie N°6 ("Pathétique") de Tchaïkovski.

Pour une fois, j'arrive très en avance (vers 18h30) et remarque déjà quelques personnes qui cherchent désespérément des places. Pas étonnant de trouver des mélomanes errant pour rechercher si, par miracle, une place se libérait. La soirée était en effet largement monopolisée par des "invitations VIP" d'au moins quatre sociétés différentes (la Deutsche Bank, sponsor du Philharmonique de Berlin, la Société Générale, LVMH, Deloitte...).

J'avais pour ma part réservé mes places via un abonnement à un prix que d'aucuns jugeront indécent (que ne fairait-on pas pour écouter l'un des plus beaux orchestres au monde...).

Mutter_1_2 Anne-Sophie Mutter aborde le concerto de Beethoven avec une raideur surprenante. Elle tente de prendre le contre-pied des versions traditionnellement viriles et épiques avec une approche qui se veut visiblement méditative, au fil du rasoir avec un tempo étiré. Pour autant, ce parti pris ne m'a pas vraiment conquis. Je dois avouer m'être rarement autant ennuyé (je me suis même assoupi, revenant ce jour là d'un voyage professionnel...).

La technique est irréprochable mais il y a toujours chez cette interprète quelque chose de glacial et sans saveur. Le supplément d'âme n'était donc pas au rendez-vous, malgré l'accompagnement très attentionné de Seiji Ozawa qui tenait un orchestre félin, ronronnant au service de la soliste. Souplesse des développements, petite part de mystère... on aurait presque retrouvé le grand Giulini quand il accompagnait Itzhak Perlman sur le même concerto.

Pour la 6ème symphonie de Tchaikovski, le maître japonais attrape le "monument" à bras le corps (et par coeur, sans partition). Quand on a été bouleversé par la lecture inouie d'un Mravinsky à la tête du Philharmonique de Leningrad (cf. note du 26 septembre 2006) avec les phrases ciselées au millimètre et une forme de brutalité sauvage, on peine à rentrer dans l'univers de Seiji Ozawa, tout en rondeurs, en souplesse et où le sentimentalisme de Tchaikovski semble exacerbé.

C'est là que le bât blesse un tout petit peu. Seiji Ozawa inscrit sa version sous le signe de la noirceur Ozawa_1_2et du désespoir mais avec malheureusement une tension insuffisante pour nous convaincre et nous marquer. La ligne se relâche trop souvent et la tonitruance de l'orchestre (notamment sur le 3ème mouvement, Allegro molto vivace) si elle a impressionné le public de Pleyel, ne fait que masquer l'absence d'une véritable intensité dramatique. Au crédit toutefois de Seiji Ozawa, le fait qu'il ait donné une belle unité à cette symphonie, et ait vraiment raconté une histoire. C'est suffisamment rare pour être souligné. Si on peut ne pas adhérer au parti pris esthétique, cette symphonie avait toutefois une belle unité.

Le Philharmonique de Berlin confirme la beauté plastique indéniable de ses sonorités, soyeuses et d'une souplesse remarquable. Il manquait parfois l'éclat que l'on attend sur une symphonie qui procure pourtant tellement d'occasions d'emporter les spectateurs.

Cette soirée est la confirmation que des concerts coûteux alignant des "stars" du classique, ne sont pas toujours les plus réussis.

Le public (dont les VIP invités) se lève pour donner une "standing ovation" à Seiji Ozawa. Quand un orchestre joue bien fort, cela paie toujours.

Ci-dessous, critique saignante de ce concert par Renaud Machart dans le Monde daté d'aujourd'hui. Je vous laisse apprécier et en déduire le sens de la nuance que tente de maintenir le Poisson Rêveur.

16 janvier 2008

Stabat mater et Vêpres brèves

Concert lundi dernier 14 janvier au Théâtre des Champs-Elysées (TCE). L'ensemble Il Seminario Musicale, sous la direction de Gérard Lesne, inteprète des pièces sacrées italiennes à la jonction du XVIIème et du XVIIIème siècles.

Gérard Lesne prend le parti de nous faire découvrir des musiciens contemporains de Scarlatti (Alessandro), Pergolese, Corelli ou Vivaldi, bien moins connus que ces derniers, et pourtant tout à fait dignes d'intérêt.

Gérard Lesne, assurant la voix d'alto en plus de la direction musicale, est accompagné Lesne_2_3d'Alexandrina Pendatchanska (soprano), Jean-François Novelli (ténor), Edwin Crossley-Mercer (baryton).

Tout d'abord il convient de d'attribuer une mention toute particulière à Alexandrina Pendatchanska qui remplace au pied levé (avec quelques heures uniquement de répétition) une soprano grippée qui devait elle-même remplacer Véronica Cangeni, prévue à l'origine et souffrante. Alexandrina Pendatchanska elle-même toussotait et semblait souffrir de la gorge... Une malédiction s'était visiblement installée sur les sopranos pour ce concert. Elle s'en sort très honorablement malgré des conditions assez difficiles.

Le concert commence avec le Stabat mater d'Antonio Caldara. Ce compositeur vénitien, violoncelliste de formation, a effectué une bonne partie de sa carrière en dehors de Venise, notamment sous la protection du duc de Mantoue puis du roi d'Espagne. Son Stabat mater est d'une facture très classique, assez austère et grave, avec des trames harmoniques visiblement très resserrées. Ce Stabat mater est finalement assez intimiste, touche rare chez les italiens qui optent habituellement pour les couleurs et l'éclat. On sent une certaine influence de Scarlatti.

Durante_francesco_1Viennent ensuite de superbes Vêpres brèves, qui consituent de loin la pièce la plus étonnante de ce concert et composée par Francesco Durante, compositeur napolitain. Dès le Dixit Dominus d'introduction, l'accent est mis sur la théâtralité, l'expression. Pendant toutes ses Vêpres, on a l'impression d'écouter un opéra en miniature avec des solistes qui s'affrontent à coup d'effets de virtuosité et une rythme presque syncopé étonnant et assez rare dans les compositions de cette époque. Une certaine fougue se dégage de cette oeuvre. La petite biographie du compositeur fournie dans le programme indique que ce dernier était "amateur de bon vin, sans lequel il ne pouvait se produire correctement au clavecin"... Le Magnificat de ces Vèpres est superbe.

Le concert se termine avec le Stabat mater d'Antonio Maria Bononcini, violoniste, frère du plus célèbre Giovanni Battista Bononcini. Cette composition a d'emblée un caractère très concertant. Ce Stabat mater, moins grave que le précédent, mise plutôt sur une dualité voix / orchestre particulièrement bien mise en oeuvre et des passages vocaux d'une virtuosité indéniable. Ce Stabat mater est subtil, fin, complexe. Sans effets "faciles", il demande à être écouté attentivement pour en cerner toute la richesse.

Ce programme était une belle découverte. Comme souvent, et pour notre plus grand bonheur, Gérard Lesne est sorti des sentiers battus. L'ensemble vocal était relativement homogène et ce malgré les désistements qui se sont enclenchés en série.

Si la voix de Gérard Lesne est moins véloce qu'il y a quelques années, l'intelligence du texte et l'acuité de sa direction musicale compensent largement ce point. La soprano remplaçante, pourtant elle-même souffrante, a montré des qualités indéniables de phrasé, d'articulation. Jean-François Novelli était très investi avec un timbre léger, même si sa voix souffrait parfois d'un tout petit manque de projection. Edwin Crossley-Mercer campait une basse solide, inébranlable et concentrée mais que l'on aurait aimé plus relachée par moment (un tout petit peu de raideur).

La public a chaleureusement applaudi ce bel ensemble musical qui a pris le risque d'un répertoire relativement difficile mais qui confirme à quel point il excelle sur le répertoire italien à la frange de la musique ancienne et du baroque.

20 décembre 2007

Bach - Harnoncourt - Pleyel : rendez-vous manqué ?

Concert mardi 18 décembre soir à Pleyel. Au programme, trois cantates de JS Bach interprétées par l'ensemble du Concentus Musicus de Vienne et le Choeur Arnold Schoenberg sous la direction de Nikolaus Harnoncourt (chef de choeur : Erwin Ortner).

Au programme, les cantates : "Ach wie flüchtig, ach wie nichtig" BWV 26, "Schwingt freudig Euch Empor" BWV 36, "Wachet auf, ruft uns die Stimme" BWV 140.

Je dois préciser que je n'ai pu assister qu'à l'écoute des deux premières cantates.

Pour ma part cela faisait plus de vingt ans (déjà !) que je n'avais pas écouté Nikolaus Harnoncourt diriger des cantates de Bach. La dernière fois c'était à l'église de la Trinité à Paris avec une réverbération épouvantable. Dans la nouvelle salle Pleyel, c'est tout autre chose.

Pour les mélomanes amateurs de musique sacrée baroque, le chef autrichien fait littéralement figure de mythe. Il fait partie des pionniers qui ont revisité le corpus des cantates du cantor avec la tentative de se rapprocher le plus possible des conditions les plus proches de celles des interprétations d'origine (instruments anciens, options esthétiques interprétatives, configuration vocale et orchestrale, ...). Avec sa maturité des oeuvres anciennes  et baroques, Nikolaus Harnoncourt est revenu sur certaines options qui étaient déjà en partie discutables au tout début (ex : suppression de l'appel à des choeurs d'enfants dans les registres soprano, appel à des chanteuses mezzo-soprano à la place des haute-contres pour les solistes contralto...).

L'arrivée du chef au tout début du concert a été couverte d'applaudissements dont l'ardeur révélait l'admiration du public parisien.

Pourtant, cette moitié de concert m'a laissé une sensation amère.

Harnoncourt_2_3 J'ai trouvé que ces cantates manquent immanquablement de ferveur et les interprètes semblent bien trop routiniers. Les choeurs qui doivent en principe contribuer le plus à camper le climat de chaque cantate sont bien trop apprêtés et retenus (rien à voir avec la plasticité et l'élan du Collegium Vocale de Gant ou du Choeur de chambre de Namur).

La gestuelle autoritaire et hiératique de Nikolaus Harnoncourt  donne plus l'impression d'intimider et d'inhiber les interprètes qu'autre chose.

Les deux cantates, y compris la BWV 36 qui doit incarner une grande ferveur, s'avèrent finalement un peu poussives, sans aspérités. Tout cela est très correct techniquement mais la tension de la ligne est malheureusement absente et cela se ressent assez fortement. La basse continue, notamment à l'orgue, s'avère d'une monotonie confondante.

Les solistes sont de qualité assez variable. La basse Anton Scharinger est de loin le meilleur interprète. La fameuse aria "Willkommen, willkommen, werter Schatz !" de la cantate BWV 36, que j'ai trouvé un peu poussive dans la version de Peter Kooij (version de Philippe Herreweghe / Collegium vocale de Gant) est nettement plus enlevée et colorée avec Anton Scharinger.

Le ténor Kurt Streit, que j'avais déjà écouté dans des concerts précédents, s'investit beaucoup et est expressif mais sa voix souffre d'une projection insuffisante. La soprano Julia Kleiter et la mezzo-soprano Elisabeth von Magnus (pourtant une habituée de ce répertoire) manquent un peu de présence et leur phrasé me semble bien trop linéaire.

En résumé, un concert qui laisse une sensation amère. Le manque de densité et la caractère un peu trop lisse de l'interprétation y sont certainement pour beaucoup.

Je ne sais pas si la fameuse et ample cantate chorale BWV 140 a rattrapé le tout en seconde partie.

A force de savourer les pièces exceptionnelles que nous offrent Philippe Herreweghe et Masaaki Suzuki, on devient vraiment difficile.

Ce serait bien trop injuste (voire stupide) de dire que Nikolaus Harnoncourt n'a finalement plus grand chose à nous raconter sur Bach. On peut pardonner que des ensembles d'un niveau aussi prestigieux soient en petite forme. Mauvaise pioche tout simplement.

Pour plus de détails, liens vers une critique bien plus enthousiaste du site forumopera.com (syndrome d'auto-suggestion ?).

Ce concert était enregistré pour France Musique mais j'ignore complètement la date de diffusion.

13 décembre 2007

Beethoven par Anima Eterna : fidélité et liberté

Concert hier soir à la Salle Pleyel. l'Ensemble Anima Eterna, sous la direction de Jos van Immerseel, interprétait un programme Beethoven :

  • l'Ouverture "Die Weihe des Hauses" (La Consécration de la maison) opus 124,
  • le Concerto pour piano et orchestre N°1 en ut majeur opus 15,
  • la Symphonie N°5 en ut mineur opus 67.

J'avais déjà évoqué, dans la note du 22 septembre 2006, le choc salutaire que m'avait procuré l'Ensemble Anima Eterna dans l'interprétation des trois dernières symphonies de Mozart. Avec un tempo soutenu mais non excessif, une ligne tendue comme il faut et un orchestre très ramassé et homogène, Jos van Immerseel révélait de tous les instruments anciens qu'il dirigeait une sève divine. Enfin des symphonies de Mozart de "chair et de sang", vivantes, nerveuses et enivrantes.

Sur Beethoven hier soir, le chef nous a procuré le même plaisir.

L'échauffement sur la singulière et martiale Ouverture "Die Weihe des Hauses annonce la couleur. Les cuivres teintent de tout leur éclat sonore tout en conservant ce brin d'imprécision et de "grain" propre aux instruments anciens.

Le parti pris esthétique de Jos van Immerseel est en effet de revenir sur des instruments dont la facture est la plus proche possible de celle de l'époque de création des oeuvres. Ce souci de véracité et de retour également à une lecture la plus stricte possible du texte, doit conduire en principe à une nouvelle lecture de ces oeuvres et doit permettre de les découvrir à nouveau sous des nouveaux angles.

Sur les deux autres sélections du programme Beethoven, je trouve que le pari est assez réussi.

Vanimmerseel2Le 1er concerto pour piano, encore très mozartien sur le premier mouvement, dévoile peu à peu ses accents beethovéniens. Jos van Immerseel est cette fois au clavier et démontre à quel point il est un pianiste éclairé au jeu pertinent. Il jouait hier sur piano forte allemand original Johann Nepomuk Trödlin de 1830, restauré à Anvers par Jan van den Hemel. Ce piano, d'un bois aux couleurs ambrées et chatoyantes, dévoile des sonorités très claires sur les aigues, un medium et un grave pleins et généreux. Toutefois, malgré l'acoustique exceptionnelle de la salle Pleyel, et les efforts de l'orchestre pour avancer à pas feutrés, ce piano (pourtant un trois quart de queue ?) se révèle encore comme un instrument de salon à la sonorité bien trop délicate pour se diffuser pleinement et de façon naturelle à plusieurs centaines de spectateur.

A noter dans cette interprétation, une belle fusion piano et orchestre, un second mouvement (le Largo) d'une poésie indéniable et une surprenante cadence très personnelle du pianiste sur la fin de ce mouvement et digne d'une bourrée !

Le sommet du concert était indéniablement l'interpr