Un récent DVD édité par EMI Classics présente Stephen Kovacevitch affrontant les sommets vertigineux que sont les sonates 31 en la bémol majeur Opus 110 et 32 en do mineur Opus 111 (version "live" lors d'un concert à la Roque d'Anthéron en 2004).
Au crédit de Kovacevitch, il s'agit d'un "live" sur deux sonates monumentales. L'ascension est donc sans corde de rappel et l'atteinte des sommets se fait d'un trait... Pas de raccord ou de tricherie possible...
Sur la première (l'Opus 110), Kovacevitch s'en sort particulièrement bien. Il révèle même une puissance narrative, une certaine cohésion avec la métaphysique de cette oeuvre, auxquelles on est peu habitué chez cet interprète. Kovacevitch est souvent bien plus monolithique, assez récitatif et finalement sa musicalité est souvent plus que retenue (un jeu assez cérébral, comme on le constate également chez Brendel). Il restitue le dernier mouvement de cette sonate de façon assez convaincante et équilibrée et on n'est pas dans le "pianistique pour le pianistique".
Ce dernier mouvement (Adagio ma non troppo-Allegro ma non troppo ( Fuga ) ) fait partie de ces audaces beethovéniennes, hors du temps, inclassables. Elle s'appuie notamment sur une forme qui a toujours fasciné Beethoven (la fugue) mais ce dernier la marque de son empreinte puissante. Les lignes de fuite se croisent sans cesse pour servir la métaphysique de cette sonate faussement classique : comme une sorte de synthèse absolue...
A l'enregistrement studio, la version qui m'aura toujours marqué et que je trouve encore inégalée est celle d'Emile Gilels (Deutsche Grammophon). Il s'agit de la dernière sonate de Beethoven qu'il ait pu enregistrer, la mort l'ayant emporté avant de pouvoir affronter l'Opus 111... Version d'un homme déjà meurtri, concentrant toutes ses interrogations et ses angoisses.
Deutsche Grammophon prévoit d'éditer ce mois-ci un coffret regroupant la totalité des 27 sonates qu'Emile Gilels a enregistrées. D'aucuns trouveront les tempos, les phrasés souvent trop étirés. Cepdendant, cette lecture de ces sonates s'impose parmi les interprétations les plus marquantes parce que restituant fidèlement et de façon infiniment attachante l'univers intérieur, la poétique, la vision narrative que l'interprète associe à ces oeuvres de Beethoven.
Seconde expédition : l'Opus 111 (intéressant lien vers des pages très documentées de Wikipedia sur cette sonate). Cette fois, les difficultés techniques, et surtout interprétatives, s'accumulent. La 32ème sonate est comme le 4ème concerto pour piano en sol majeur... Rien n'est balisé, tout est à interpréter, les repères classiques sont volatilisés. La difficulté technique (ex : l'Arietta) et la nature éminemment physique de cette sonate ne pardonnent pas...
Kovacevitch termine "rincé", le geste devient de plus en plus fébrile, le toucher imprécis... l'interprète subit la force titanesque de cette oeuvre... Cette dernière prend le dessus... L'arrivée au sommet ne s'est pas faite sans embûches.
Le seul interprète qui peut dominer les monstrueuses pentes de ce massif beethovénien, est un
pianiste au jeu minéral, au sens unique de l'architecture et à l'infaillible technique, à savoir... Claudio Arrau. Dans la deuxième intégrale qu'il a enregistrée (dans les années 80), Arrau, à plus de 80 ans, accomplit cette ascension fulgurante et puissante. Le toucher (notamment sur la main droite) est d'une rectitude autoritaire, le cheminement au fil des trois mouvements est d'une évidence incroyable. Tout cela ne se fait aucunement au détriment de la respiration, des nuances indispensables pour restituer les contrastes saisissants de cette sonate.
Référence absolue, notamment, l'interprétation de la "phénoménale" l'Aria (3ème mouvement). Il est également possible de "voir" Arrau (instructif) dompter cette sonate via un DVD EMI Classics (enregistrement INA de 1970).
Claudio Arrau - intégrale des sonates de Beethoven - Philips Classics.
Sinon, il peut être intéressant de rapprocher ces versions des 31ème et 32ème sonates, d'un autre univers aussi singulier, celui de la poétique de Wilhelm Backhaus (cf. catégorie Anthologies du blog).
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