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28 avril 2008

Bizet par Minkowski

Après s'être lancé avec succès dans Jacques Offenbach (cf. note du 18 janvier 2007), Marc Minkowski tente de rafraîchir nos oreilles à l'écoute de deux fameuses séries de pièces pour orchestre de Georges Bizet : Le Prélude et les entractes de Carmen et, surtout, les suites pour orchestre de l'Arlésienne.

On savoure alors avec bonheur la vivacité et la précision des Musiciens du Louvre sous la baguette acérée du chef français. Marc Minkowski nous dépoussière quelque peu ces pièces écoutées des centaines de fois (dont la 1ère suite pour orchestre de l'Arlésienne). Après les travers un peu ampoulés des "orchestres modernes" du siècle dernier, Marc Minkowski ouvre la voie à une lecture nerveuse, avec des motifs sonores bien détourés, une bonne tension de la ligne qui donne enfin de la tenue et et du relief à ces oeuvres. Il nous démontre, comme pour Offenbach, que cette musique, d'une facture très classique nécessite une réelle rigueur d'interprétation pour révéler tous ses attraits. C'était en effet une erreur fondamentale de considérer que ce répertoire français de la fin du XIXème siècle, jugé "mineur" pouvait se contenter de lectures et interprétations approximatives.

Bizet_minkowski Des grands "baroqueux" comme John Eliot Gardiner l'ont bien compris, ce dernier, par exemple, prenant un réel plaisir à nous faire redécouvrir toute la saveur et la densité de ce répertoire à l'Opéra Comique (exemple récent avec l'Etoile d'Emmanuel Chabrier).

Les habitués et admirateurs de Marc Minkowski (dont je fais partie) pourront globalement juger que cet album manque un tout petit peu d'engagement et d'épaisseur sur la durée (l'Arlésienne n'est pas tout à fait égale, la 1ère suite est très convaincante, la 2ème moins habitée, son caractère pastoral semblant avoir un tout petit peu piégé le chef dans le registre de "l'anecdotique").

Toutefois, avec un soleil printanier qui tarde à se montrer, ce disque apporte de beaux rayons de soleil et un entrain formidable.

A noter également la belle entreprise avec le label naïve, d'avoir accompagné cet enregistrement d'un luxueux livret en couleur avec de superbes reproductions d'oeuvres de peintres impressionnistes ou modernes qui ont séjourné à Arles (dont le magnifique Tilleul de Joan Mitchell, que je ne connaissais pas) ainsi que de textes pertinents.

Georges Bizet - Carmen - L'Arlésienne - Les Musiciens du Louvre - Grenoble - Direction Marc Minkowski - Label naïve.

Vidéo tirée du site dailymotion.

Marc Minkowski, Les Musiciens du Louvre-Grenoble | Bizet CD
Vidéo envoyée par naiveclassique

25 avril 2008

Musiclassics.fr : le téléchargement du classique en qualité CD

Logo_musiclassics_2Le site musiclassics.fr vient de naître. Comme son nom l'indique, ce site entièrement dédié à la musique classique, permet le téléchargement payant de contenus issus des principaux labels.

Le site revendique également un rôle de conseil (un peu comme était sensé le jouer le disquaire de quartier passionné qui a disparu depuis plusieurs années) avec un peu de contenu éditorial et, surtout, des sélections d'enregistrements dits de référence.

Je n'ai pas encore testé le service (le logiciel de téléchargement fourni par le site m'impose de télécharger une version récente de .NET, ce que je n'ai pas vraiment envie de faire pour l'instant).

Je vous laisse naviguer et vous faire votre propre avis.

Saluons déjà chaleureusement une telle initiative qui démontre qu'Internet réserve une place de plus en plus importante à la musique classique.

Lien direct vers le site. Lien ajouté également à la colonne de gauche du blog (catégorie Musique en ligne).

Lien vers le mini-reportage de LCI ou vers l'article de GNT pour en savoir plus.

22 avril 2008

Les 50 ans d'Harmonia Mundi

50_ans_harmonia_mundi_3 Le label et réseau de distribution Harmonia Mundi fête cette année ses 50 ans. Je dois avouer que c'est, entre autres, grâce à cet éditeur que mon éducation musicale a pu se développer depuis plus de vingt ans. Le succès de ce label dans un contexte où la presse ne cesse de se lamenter sur le déclin du disque classique est un très beau contre-exemple. Leur force est incontestablement d'avoir su maintenir une vraie ligne éditoriale, cohérente, rigoureuse et sans compromis. Leur succès tient aussi de la pertinence de leur vision sur la distribution du disque (avec l'ouverture de boutiques Harmonia Mundi bien placées et gérées par du personnel compétent). Ce qui asphyxie en effet le CD classique, ce n'est pas tant le manque de consistance de grands éditeurs que l'effondrement du réseau de distribution. Le livre a quant à lui toujours bénéficié d'un réseau historique de libraires, bien maillé, compétent et de proximité avec les effets bénéfiques du prix unique du livre et d'une TVA à 5,5% (au lieu de 19,6% pour le disque).

Pour fêter son cinquantenaire, le label a édité un coffret de 30 CDs regroupant une sélection de "50 chefs d'oeuvre" qu'il a édité, avec des interprètes d'exception.

Lien direct vers le site du label et la page consacrée à cet anniversaire.

Je vous renvoie également à l'enquête du Figaro daté du 21 avril et à l'interview de Bernard Coutaz, fondateur d'Harmonia Mundi.

Longue vie à ce label prestigieux !

19 avril 2008

Heavenly harmonies : le ton juste

L'ensemble vocal Stile Antico vient de sortir un disque intéressant sous le titre "heavenly harmonies" et dédié à des pièces polyphoniques de Thomas Tallis et William Byrd. Le groupe vocal de 14 chanteurs (vaste effectif pour ce type de répertoire) met en évidence à quel point tout oppose ces deux compositeurs anglais de la période élisabéthaine. Sans tomber dans le piège des raccourcis, au style compact, prévisible et linéaire de Thomas Thallis, s'oppose donc la richesse harmonique, l'élévation et l'inventivité de Byrd. J'avais déjà eu l'occasion d'évoquer à quel point ce dernier avait apporté une vraie rupture dans la musique polyphonique anglaise du XVIème siècle (cf. notes du 12 avril 2007 et du 19 décembre 2007) en plus de sa rupture religieuses (William Byrd avait pris le risque de rejoindre l'église catholique).

Le choix des pièces, très "typées" pour chaque compositeur éclaire bien ces différences. Le fait d'alterner les brefs psaumes de Thomas Thallis avec des motets de William Byrd accentue la perception des contrastes.

Heavenly_harmonies De superbes motets de William Byrd nous sont révélés avec la plénitude et la richesse sonore de l'ensemble Stile Antico. Moins froids et solennels que les autres ensembles britanniques de référence dans ce répertoire que sont les Thallis Scholars ou The Cardinal's Musick, ils se rapprochent plus de l'ensemble Huelgas de Paul Van Nevel avec un chant mêlant subtilement fermeté de la ligne et rondeur des sonorités, une belle expressivité maîtrisée. Ceci est indispensable dans le cas de Byrd qui, tout comme Monteverdi en Italie, révolutionne la pratique en traduisant les affects via la musique et en bannissant une composition trop formelle et statique, conçue à l'origine pour être uniquement au service du texte.

C'est particulièrement évident dans ce qui constitue, selon moi, la pièce la plus belle du disque : le motet "Ne Irascaris Domine", modèle d'élévation divine et de finesse. Digne du gothique le plus rayonnant. A noter également l'autre pièce maîtresse, quant à elle d'une puissance impressionnante, l'imposant "Infelix ego". A côté de pièces aussi élaborées et limpides, les brefs psaumes de Thomas Tallis, semblent presque dignes de quelques chants simples que l'on chantonne dans les églises baptistes.

A partir du track 14, une messe de William Byrd (Mass Propers for Pentecost) s'interpose harmonieusement.

Très beau disque et prestation impressionnante de l'ensemble stile antico qui s'est généreusement lancé dans cette aventure polyphonique qui n'est pas forcément évidente du point de vue interprétatif.

Heavenly harmonies - William Byrd - Thomas Thallis - ensemble Stile Antico - label Production USA - distribution Harmonia Mundi - Super Audio CD.

16 avril 2008

Bach par Gabriela Montero : l'improvisation au sommet

GABRIELA MONTERO IMPROVISE SUR UN THEME DE BACH
Vidéo envoyée par rue89

Pour prolonger le thème de Bach au piano... Cette fois l'univers singulier et foisonnant de l'improvisation par Gabriela Montero. J'avais déjà évoqué dans la note du 5 décembre 2006, cet album fascinant "Bach and Beyond" qu'avait enregistré la pianiste.

Ce film, tiré du site dailymotion, permet d'apprécier une improvisation "jazzy" sur l'aria des Variations Goldberg et, dans un genre tout autre, le "Summertime" de Gershwin, quant à lui, inversement, projeté dans l'univers mozartien ! Démoniaque !

13 avril 2008

Bach par Perahia : place au chant

Je me lance dans un sujet forcément à controverse. Je veux parler des interprétations des pièces pour clavier de JS Bach par Murray Perahia. J'avais loué dans la note du 13 octobre 2006 ses versions, jubilatoires et d'une musicalité extraordinaire, des concertos pour piano du même compositeur, avec l'ensemble St Martin in the Fields.

Je ne peux que confirmer mon enthousiasme pour un tout dernier enregistrement qu'il vient de faire des partitas N°2, 3 et 4 (label Sony).

Pour reprendre l'expression de Nicolas Baron dans le Diapason d'avril, Murray Perahia, via une extraordinaire alchimie, "donne sereinement vie à l'abstraction". Son jeu, d'une musicalité et d'une subtilité extrêmes, donne en effet une vie, une saveur extraordinaires à ces pièces qui sont aussi, rappelons-le, constitués de mouvements de danse. Avec un toucher charnu mais parfaitement dosé, une rythmique d'une évidence et d'une sérénité époustouflantes, Perahia donne la priorité au chant. Ses phrasés privilégient la souplesse, une dynamique tout en rondeur mais sans afféterie. Son approche apparaît donc comme incroyablement naturelle et ludique. On ne se lasse jamais d'écouter ces partitas chantantes avec ce jeu guidé par une vraie spontanéité.

Bach_partitas_perahia_2Je voue pour ma part une réelle admiration pour une telle approche esthétique car elle se dégage enfin des circonvolutions un peu trop cérébrales, de cette sorte de crispation qu'ont tant d'interprètes qui cherchent désespérément à faire des ces pièces les vecteurs de leur propres angoisses ou turpitudes.

On reprochera sans doute à Murray Perahia, avec son Steinway moelleux, de conduire les partitas JS Bach "avec le confort digne d'une limousine" pour reprendre l'image un peu provocatrice de Stéphane Friédérich dans Classica. Toutefois la prise de risque n'est pas forcément de restituer un jeu timbré, habité et tumultueux mais, au contraire, d'afficher une sérénité imperturbable mais sans tomber dans le piège de l'ennui. Je trouve qu'il est faux de dire que le jeu de Perahia manque d'aspérité. Au contraire, sa simplicité apparente est plutôt synonyme d'une certaine force et densité.

Pour vous faire une idée, je vous conseille simplement d'écouter, par exemple, soit la superbe Sarabande de la 2ème Partita (track 4), soit la longue et troublante Allemande de la 4ème Partita (track 15). Avec cette dernière, Murray Perahia effectue la jonction naturelle de ces pièces originales avec les compositions romantiques qu'elles ont considérablement influencé (réminiscences fugaces de Mendelssohn ou de Beethoven). Enfin, les nuances exquises que cet immense pianiste nous restitue, nous permettent d'imaginer tous les plaisirs qu'aurait certainement ressenti le cantor s'il avait déjà eu à sa disposition un "piano forte". Vaste débat !

Disque que je trouve pour ma part sublime et parti pour être un des mes enregistrements préférés de l'année.

JS Bach - Partitas pour clavier 2, 3 et 4 - Murray Perahia - Label Sony.

10 avril 2008

Karajan.... encore et encore

Karajan1Vous n'avez pas besoin du Poisson Rêveur pour vous apercevoir que l'on fête les 100 ans de la naissance d'un des plus grands chefs d'orchestre du vingtième siècle.

Pourquoi ne pas avouer que ce sont ses interprétations qui m'ont initié au classique (notamment la fameuse sérénade pour cordes en do majeur de Tchaikovski avec le Philharmonique de Berlin chez DG, qui doit être ma première pièce de musique classique écoutée au disque, je devais avoir 7 ou 8 ans).

Pour changer de la surenchère de rééditions de toutes sortes martelées par les "majors", je vous propose ce lien vers le premier mouvement de la 6ème Symphonie de Tchaikovski tirée du site youtube.com, avec le maître dirigeant le Philharmonique de Berlin. Colossal et épique à souhait. Avec la 5ème, cette symphonie aura toujours constitué une des pièces de prédilection d'Herbert van Karajan.

Comme toujours avec le maître soucieux de son apparence et de sa gestuelle, cette vidéo est autant à observer qu'à écouter.

07 avril 2008

"Bug" Typepad sur le flux de commentaires

Mr_grumpy_2 Mon blog (comme sûrement d'autres de l'opérateur Typepad) ne restitue plus le flux de commentaires les plus récents sur la colonne de droite et j'en suis sincèrement désolé. Vous avez été nombreux (et nombreuses) à poster vos commentaires ces derniers jours et je vous ai toutes et tous répondu. Vous pourrez le constater sur chacune des notes concernées. A nouveau toutes mes excuses pour se désagrément indépendant de ma volonté. Je vais tenter de "logger" un ticket à l'assistance Typepad.

Le concert secret des Dames de Ferrare

Ce ne sont pas des italiens comme Alessandrini ou la Venexiana qui nous révèlent une partie du secret associé aux fameuses Dames du Duché de Ferrare mais un français qui n'est autre que Denis Raisin Dadre avec son ensemble Doulce Mémoire. Avec la participation heureuse de trois sopranos de talent (Pascale Boquet, Axelle Bernage et Christel Boiron), il a tenté cette expérience périlleuse de nous faire découvrir l'univers sonore et poétique de trois femmes exceptionnelles qui ont marqué la Cour de Ferrare et une bonne partie de l'Italie de la Renaissance pendant de nombreuses années au XVIème siècle.

Ces trois femmes (Anna, Laura et Livia), "enfermées" à la Cour de Ferrare se produisaient lors de concerts privés donnés à l'attention du Duc Alfonso de Ferrare et d'un cercle de privilégiés triés sur le volet.

Concert_secret_dames_de_ferrareLe disque se concentre sur deux compositeurs qui ont dédié leur écriture à l'agilité vocale et la virtuosité légendaire de ce trio féminin : Luzzascho Luzzaschi et Ludivico Agostini. Leur style initie déjà la seconde pratique madrigale et ils ont visiblement compté parmi les compositeurs les plus marquants ayant contribué aux quelques centaines de madrigaux (et oui !) que les Dames de Ferrare auraient interprétés.

L'écriture était très centrée sur des effets que les sopranos à la voix cristaline devaient restituer avec, semble-t-il, une technique époustouflante. Notamment, le style "cantar di gorgia" où, pour reprendre le texte du livret écrit par Denis Raisin Dadre "chaque note est articulée, très suavement, de façon à donner une articulation legato qui, disait-on, rappelait le murmure des eaux et le bruissement du vent dans les feuilles".

De Giaches de Wert (cf. note du 30 janvier 2007) à Gesualdo, quelques maîtres de l'écriture madrigale ont semble-t-il eu le privilège d'écouter ce trio d'exception et en ont été profondément marqués, jusque dans leurs options esthétiques.

Ces trois femmes, idéalisées par l'histoire du chant, incarnent, ne serait-ce que par les pièces interprétées dans ce disque, un mélange indéniable de sensualité et de mystère.

J'ai particulièrement été marqué par les pièces suivantes : "Io mi son giovinetta" (track 4), "T'amo mia vita" (track 10) et "Deh vieni hormai" (track 24) de Luzzaschi et "Quel canto oime" (track 13) d'Agostini.

Le chant le plus beau et le plus "monteverdien" est indéniablement le sublime "O dolcezze amarissime" d'Agostini (track 16).

L'ensemble est d'un très bon niveau. La ligne tenue par l'ensemble vocal est un peu moins claire et un peu plus sèche que ne l'aurait restituée la Venexiana. Toutefois, tout le mystère de cette belle Renaissance et la poésie du chant madrigal sont bien présents.

Ce disque, sorti il y a déjà plusieurs mois, est quasiment passé inaperçu et c'est dommage.

Encore une belle initiative du label Zig Zag Territoires à découvrir. Un beau disque de plus à écouter lors d'une belle nuit d'été étoilée.

Lien direct vers la page du site du label Zig Zag Territoire dédiée au disque avec possibilité d'écouter des extraits.

Luzzaschi - Agostini - Le Concert Secret des Dames de Ferrare - Ensemble Doulce Mémoire - Direction Denis Raisin Dadre - Label Zig Zag Territoires.

05 avril 2008

Aldo Ciccolini : couleurs saturées et haute densité

Concert mardi 1er avril au Théâtre des Champs-Elysées. Aldo Ciccolini donne un récital de piano. Le programme s'annonce d'emblée impressionnant : la sonate D. 960 en si bémol majeur de Schubert et les Tableaux d'une exposition de Moussorgski.

Je dois avouer avoir assisté à un des mes concerts les plus magistraux depuis de nombreuses années.

Ciccolini1_2Dès les premières mesures de la grande sonate de Schubert, Aldo Ciccolini hypnotise le public du théâtre des Champs-Elysées en captant immédiatement l'attention avec un toucher ferme, dense et timbré et, surtout, avec une audace inouïe, un phrasé auquel on n'a jamais été habitué sur cette sonate. Avec un tempo bien plus lent que celui dicté en principe par le métronome, il impose d'emblée son univers, crée une atmosphère sous le signe d'un questionnement permanent, avec une tension impressionnante. Comme savait le faire admirablement Michelangeli, il aborde la structure de chacun des mouvements avec des options très personnelles, de légers décalages rythmiques et un rubato très audacieux. Le résultat est la suggestion magnifique de climats envoutants, avec des contrastes extraordinaires, des couleurs saturées. Chaque motif se trouve détaché de façon saillante. L'approche est tout sauf classique et Aldo Ciccolini, prenant le parti pris de nous restituer l'enchaînement des quatre mouvements de cette sonate comme un récit, capte notre attention avec un charisme étonnant. Il prend en outre un plaisir certain à suspendre le temps en retenant certaines phrases, comme pour nous aider à déchiffrer le sens caché du texte. Il alterne en outre, avec une maîtrise diabolique, la maîtrise du propos, tantôt avec la main gauche, tantôt avec la main droite, déjouant les règles trop prévisibles qui consisteraient à ne confier la narration qu'à la main droite.

Sur les Tableaux d'une exposition, cette approche est encore plus sublimée. On pourra juger cette version très ample, orchestrale et très axée sur la percussion comme peut-être trop agressive parfois. Elle a le mérite de présenter des tableaux très vivants, et, à chaque fois, son jeu nous suggère des images fantasmagoriques.

De ces deux oeuvres d'une complexité effarante, placées en principe sous le signe de la mort, le maître nous dévoile, du haut de ses 83 ans, comme une sorte de rectitude face aux échéances dont il sait qu'elles sont certaines et si proches. La densité de son jeu se déploie avec une belle majesté. Le visage reste impassible (même si un rictus de temps en temps trahit une certaine malice). La posture est ferme et résolue. Comme pour Arrau, on est ébahi par une telle force d'interprétation entièrement guidée par une volonté de construction narrative évidente.

Du grand art.

La salle a offert une "standing ovation" au maître qui a joué, sur trois rappels, Chopin, Debussy et Ravel.

02 avril 2008

Intégrale des cantates de JS Bach par Masaaki Suzuki : volume 37

Le volume 37 de l'intégrale des cantates de JS Bach par Masaaki Suzuki avec le Bach Collegium Japan est consacré à des cantates pour alto composées en 1726 avec la participation de Robin Blaze, contre-ténor.

Parmi les quatre cantates enregistrées figure la plus célèbre d'entre elles et qui est incontestablement un pur chef d'oeuvre : la cantate BWV 170 ("Vergnügte Ruh, beliebte seelenlust" / "Agréable repos, vif désir de l'âme"). L'aria d'introduction est certainement l'une des plus belles du corpus de plus de deux cents cantates que le cantor a composées.  Le climat pastoral, la grande sérénité de cette aria sont admirablement restitués par Masaaki Suzuki avec un ensemble orchestral toujours aussi juste. La ligne mélodique reste d'une grande fluidité. La clarté des timbres est toujours de mise. On retrouve également une mystique fascinante dans la seconde aria "Wie jammen mich...". L'orgue ponctue les motifs musicaux avec une régularité incarnant cette forme de transcendance divine. L'association voix, orgue et orchestre se fait via une alchimie prodigieuse et la fermeté de la ligne imprimée par Masaaki Suzuki contribue pleinement à rendre tout le caractère surnaturel de cette aria. L'aria finale ponctue cette cantate avec une allégresse indéniable mais toute maîtrisée, imprégnée de la rythmique si propre aux compositions de JS Bach.

Suzuki_bach_37_2Robin Blaze se débrouille très honnêtement même s'il semble un peu trop appliqué (pour ne pas dire apprêté) et surtout limité sur les aigües. On ne retrouvera donc pas dans cette version la pureté de timbre et la technique d'un Andreas Scholl (version avec Philippe Herreweghe) ou le mordant d'un René Jacobs.

On notera également dans ce disque la singulière cantate BWV 35, très vive et alerte avec un concerto d'introduction pour orgue et orchestre de toute beauté.  Masaaki Suzuki nous emmène avec conviction dans ce voyage musical dicté par la frénésie rythmique de cette cantate. Il en est de même avec la superbe Sinfonia d'introduction de la cantate BWV 169.

En conclusion, ce volume consacré aux trois cantates pour alto composées en 1726 (et à une aria BWV 200) est d'une tenue très correcte. Indéniablement d'un niveau excellent du point de vue orchestral, elle est plus inégale quant à la prestation de Robin Blaze qui souffre necore de certaines limites techniques (agilité discutable de la voix). Toutefois, au crédit de ce dernier, une intelligence indéniable du texte, une belle articulation et une rhétorique complètement dans l'esprit du traitement instrumental de la voix qu'exigent ces cantates. L'objectif n'est pas que le soliste se distingue par des effets mais serve le texte et se fonde naturellement dans la ligne mélodique globale. Masaaki Suzuki et Robin Blaze servent tout à fait cette démarche esthétique que je trouve plus que défendable.

Lien direct vers le site du label BIS pour plus de détails.

Intégrale des cantates de JS Bach - Volume 37 - Cantates BWV 169, 170, 35 et Aria BWV 200 - Bach Collegium Japan - direction Masaaki Suzuki - Robin Blaze (alto) - label BIS.