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28 juin 2007

Jouer Jean-Sébastien Bach : rien ne sert d'être baroqueux

Deux enregistrements sortis à plus d'un an d'intervalle viennent à nouveau démontrer qu'il ne doit y avoir aucun dogme sur le thème de l'authenticité interprétative de la musique de JS Bach. D'entrée, j'écarterai le cas de Glenn Gould dont les options sont avant tout guidées par une lecture hyper pianistique.

Je veux simplement parler de musicalité. Cette dernière s'affranchit heureusement de toute rhétorique qui oppose la prétendue véracité des instruments anciens par rapport aux factures modernes ou bien de certains types de phrasés, considérés comme plus authentiques et bien plus dans l'esprit des compositeurs baroques.

J'avais déjà mentionné dans la note du 13 octobre 2006, le petit miracle opéré par Murray Perahia sur les concertos pour piano et orchestre de JS Bach. Ivresse, frénésie communicative, spontanéité sont bien là, tout en préservant en permanence un équilibre parfait, un toucher complètement maîtrisé. C'est tout. Et cela suffit pour nous révéler toute la puissance de l'écriture de ces concertos. Au diable les maniérismes, auto-satisfactions d'interprètes qui recherchent prétendument la vérité du son originel et qui finissent par oublier de... s'écouter.

Bach_clavier_bien_tempr_ashkenazy_2 Deux autres très belles réussites prennent également le contrepied de l'ascétisme des baroqueux les plus dogmatiques. La première est l'enregistrement de l'intégrale du Clavier bien tempéré par Vladimir Ashkenazy sur piano moderne. On oublie la touche détachée obsessionnelle et maladive de Glenn Gould ou le hiératisme intimidant de Gustav Leonhardt pour rejoindre, avec Rosalyn Tureck (cf. note du 15 novembre 2006) le club des musiciens inspirés, nobles et généreux dont les doigts se délient avec une conviction toute naturelle. Naturel, respiration, vie... C'est bien de cela dont on parle. Cette intégrale du grand Ashkenazy, éditée en février 2006, abordée après une carrière de plus de quarante ans, est une réussite exemplaire. Les 7ème et 8ème préludes et fugues (mi bémol majeur et ré dièse mineur) illustrent toute la densité du jeu de ce maître du piano. Possibilité d'écouter des extraits et d'acheter tout ou partie du coffret en ligne sur le site fnac.com.

Le deuxième exemple est très récent. Il s'agit de l'enregistrement des sonates pour violon et clavier fait par l'excellente violoniste Viktoria Mullova (qui compte parmi les violonistes interprètes de ma génération que j'admire le plus avec Vadim Repin) accompagnée de façon Bach_mullova_dantoneexemplaire par le claveciniste Ottavio Dantone.

Cette fois c'est une sorte d'insouciance ou de nonchalance, presque jouissive qu'il nous est permis d'écouter. Deux musiciens parfaitement à l'écoute. Viktoria Mullova a considérablement mûri son jeu et sa technique époustouflante vient complètement servir là encore un naturel saisissant. Je n'ai pas encore écouté le coffret complet mais le peu que j'ai découvert est vraiment magnifique.  Possibilité d'écouter des extraits et d'acheter tout ou partie du coffret en ligne sur le site fnac.com.

Rien ne sert donc de prétendre revenir aux fondamentaux interprétatifs et instrumentaux baroqueux pour émouvoir et transporter l'auditeur. Bien au contraire.

JS Bach - le Clavier bien tempéré - Vladimir Ashkenazy, piano - Label DECCA.

JS Bach - Sonates pour violon et clavier - Viktoria Mullova, violon / Ottavio Dantone, clavecin - Label Onyx Classics UK.

26 juin 2007

Les Musiques de Don Quichotte

Splendide concert hier soir à la Salle Gaveau. Jordi Savall et l'ensemble Hespérion XXI interprétaient une série de Romances espagnoles du XVIIème siècle, ponctuées par la lecture de passages de l'illustre Don Quichotte de Cervantès, déclamé par le comédien franco-catalan José Maria Flotats.

Initié à Ambronay il y a deux ans et paru sous forme d'un splendide livre disque édité par Alia Vox et qui a connu un succès certain, ce cycle est particulièrement fascinant.

Hier soir, le charme et la finesse de Savall, de sa compagne Montserrat Figueras et de sa fille Arianna ont complètement opéré pour notre plus grand bonheur. On sort de ce concert (alors que le temps digne d'un mois d'octobre déverse des trombes d'eau à l'extérieur) avec une sensation de plénitude qui vous envahit et vous accompagne encore de nombreuses heures.

Don_quichotte_savall Les styles assez divers des différentes romances interprétées hier contribuaient à instaurer toutes sortes de climats. Jordi Savall a pris le parti d'une lecture certes ironique mais tendre et bienveillante à l'égard du protagoniste Don Quichotte et l'excellent récitant nous a permis de déguster toute la subtilité du texte de Cervantès.

Au fil des tableaux brossés par Cervantès, les choix musicaux de Jordi Savall nous font  progressivement passer du pur style des Romances séfarades (étonnante mélodie Nunca fuera caballero de damas... : "Jamais ne fut chevalier de dames si bien servi", consacrée au Chevalier Lancelot) ou mozarabes (Romance de Abindarras) au style enlevé et folklorique le plus sud-américain (Romance du Comte Claros de Montauban ou les Séguedilles de la seconde partie).

J'ai particulièrement été marqué par la Romance de la plainte de Belarma à la mort de Durandart, la Romance de Don Beltran et le splendide passage instrumental "La perra mora".

Je retiendrai en outre une mention particulière pour Xavier Diaz-Latorre à la guitare et au Oud ainsi qu'à l'excellent percussionniste, compagnon de la première heure, maître des nuances et grand architecte du rythme de chacune de ces romances, à savoir Pedro Estevan.

Le psaltérion de Begoña Olavide ajoutait à l'orientalisme des différentes pièces interprétées.

Jordi Savall est vraiment un inépuisable serviteur de cette belle musique espagnole du XVIIème siècle. C'est vraiment un musicien généreux (pas moins de trois rappels où il ne s'est pas fait prier) et très attachant.

Il complète parfaitement la belle sauvagerie et l'éclat d'un Gabriel Garrido avec un sens de la danse,  des amours galantes et de la pénombre qui font tout le charme de ses interprétations.

Le disque est à acquérir de toute urgence si vous ne l'avez déjà fait. Détail du disque tiré du site du label Alia Vox.

23 juin 2007

Série Grand Prix de Deutsche Grammophon : quelques splendides versions

Parmi les séries limitées dites économiques, celle que vient de sortir Deutsche Grammophon sous le titre générique "The Wolrd's Finest Recordings / Grand Prix" est particulièrement remarquable. Ce type d'initative des "Majors" n'est pas toujours heureuse, ces dernières recyclant de façon répétitive et peu inspirée des vieux albums largement amortis et sans grande cohérence éditoriale.

La série "Grand Prix" regroupe quant à elle des titres remarquables, que l'on peut aussi bien acquérir sous forme de CD économique dans les points de vente habituels que via le téléchargement sur le site Deutsche Grammophon (pour ce dernier canal, je dois à nouveau remercier Google car la page d'accueil de Deutsche Grammophon ne fournit aucune indication pour retrouver le site spécifique à cette collection !...).

Il s'agit d'enregistrements qui ont été couronnés par un ou plusieurs prix / distinctions.

Lien direct vers la page d'accueil du site.

J'ai fait pour ma part l'acquisition de deux splendides enregistrements.

Gershwing_bernstein_2 1) Le concert de musique américaine en live que Leonard Bernstein avait donné en 1983 avec le Los Angeles Philharmonic Orchestra. On peut y écouter une Rhapsody in Blue de Gershwin avec Bernstein au piano, très personnelle et justement, très pianistique, le poignant Adagio de Samuel Barber et l'assez inégalSchubert_rostro_co Appalachian Spring d'Aaron Copland (j'avoue ne pas vraiment accrocher).

2) La très belle version du célèbre Quintette à cordes en ut majeur D956 de Schubert, le Quatuor Melos étant accompagné de Mstislav Rostropovich.

Vous pourrez constater qu'il y a d'autres merveilles à petits prix dans cette collection (ex : Le Manon Lescaut de Puccini par Giuseppe Sinopoli avec Mirella Freni et Placido Domingo, les Studio Recordings de 1985 de Vladimir Horowitz, la 5ème symphonie de Mahler par Leonard Bernstein, les Concertos de Dresde d'Heinichen par le Musica Antiqua Köln sous la Direction de Reinhard Goebel...).

20 juin 2007

Musique française sous le signe de la sensualité

Depuis Régine Crespin, il est étonnant de constater qu'aucune grande chanteuse française n'ose affronter les mélodies écrites par les grands compositeurs de la musique française à la charnière des XIXème et XXème siècles. Il faut certes constater que les différents poèmes mis en musique depuis Berlioz jusqu'à Ravel, en passant par Duparc, sollicitent plus la tonalité de mezzo que de soprano, ce qui limite un peu plus les candidates.

Après Magdalena Kozena encore très récemment sur Pelleas et Mélisande de Debussy, Dame Felicity Lott sur Duparc ou Anne-Sofie von Otter sur Ravel, c'est au tour de Bernarda Fink de tenter de nous enchanter.

L'album qu'elle vient de sortir très récemment avec Kent Nagano à la tête du Deutsches Symphonie Orchester de Berlin est indéniablement une belle réussite.

Le plus notable dans cet enregistrement est de loin la splendide version qu'elle nous restitue des Nuits d'Eté d'Hector Berlioz, sur des poèmes de Théophile Gautier.

Presque cent ans avant Maurice Ravel, Berlioz instaure toutes les bases de cette musique française qui, à l'aube du XXème siècle, marquera indéniablement l'histoire de l'écriture vocale et symphonique avec ses puissantes évocations poétiques et sa belle sensualité.

Berlioz_nuits_dt_fink_nagano Même si je dois avouer ne pas être fanatique du timbre de voix de Bernarda Fink, force est de constater qu'elle est extrêmement émouvante avec un chant fébrile, d'une belle ferveur et de splendides intonations qui assurent une fusion immédiate entre le climat musical et le sens du texte.

Cette musique composée par Berlioz est vraiment un chef d'oeuvre absolu. La richesse chromatique des harmonies, la subtilité des modulations  sont proprement bouleversantes.

Le fameux Spectre de la Rose donne le frisson du début à la fin. La beauté du chant de Bernarda Fink nous arrache les larmes et Kent Nagano, chef d'une finesse à nouveau confirmée, accompagne la soliste comme un félin, contribuant ainsi au climat si envoutant de cette mélodie. L'acquisition de ce disque se justifie rien que pour les 6' 30" de cette aria qui est un des sommets de la création musicale française.

Le lamento Sur les lagunes est saisissant de noirceur et de contrastes. Une véritable toile de Delacroix.

Cette demi-heure consacrée aux six mélodies composées par Berlioz sollicite notre imagination avec une rare intensité et nous plonge dans les méandres mystérieux de la poésie de Théophile Gautier.

Sur les pièces de Ravel, dont la célèbre Shéhérazade, Bernard Fink est également assez troublante. Je dois pourtant avouer que je reste conquis par Anne-Sofie von Otter avec Pierre Boulez  et l'Orchestre de Cleveland. A l'intensité du chant de Bernarda Fink, je préfère tout de même la sensualité du timbre et du phrasé d'Anne-Sofie von Otter. Celle-ci a certes une voix moins lumineuse,  avec bien moins de portée, ainsi qu'une approche plus distanciée du texte qui peut irriter. Elle est toutefois un peu plus articulée et surtout plus charmeuse.

Pour revenir à Berlioz, ces nuits d'été Fink / Nagano vont indéniablement marquer celles de 2007.

Détail du disque sur le site Harmonia Mundi.

Extrait de l'Ile inconnue (track 11 - 6ème mélodie des Nuits d'Eté) tiré du site Harmonia Mundi.

Berlioz : Nuits d'Eté - Ravel : Shéhérazade / Cinq mélodies populaires grecques - Bernarda Fink mezzo-soprano - Deutsches Symphonie Orchester de Berlin - Dir. Kent Nagano - Label Harmonia Mundi.

19 juin 2007

Plaisanterie musicale K 522 de Mozart : suite et fin

Pour faire suite à la note du 21 mai consacrée au thème 9 de l'écoute du coffret sur l'intégrale Mozart, et à la demande de Klari qui désirait se procurer cette "Musikalischer Spass"), je viens de m'apercevoir qu'elle est diffusée intégralement sur un des concerts mis en ligne par le site Avro Klassiek.

Smiley_1_3 Lien direct vers ce concert que je dois avouer ne pas avoir testé entièrement. S'il y a des fausses notes, le plus dur dans le cas présent sera de deviner celles voulues par Mozart dans sa "Plaisanterie musicale" et celles non prévues. Comme tout le concert est d'un seul bloc, il faut passer directement au minutage 28':11'' pour démarrer la Musikalischer Spass. Le peu que j'ai écouté au début est mené au pas de charge. Encore un chef qui a un double train à prendre...

Comme je l'ai indiqué dans la note du 21 mai, il faut être patient car le début a tout ce qu'il y de plus conventionnel et le second degré, les diversions dissonantes s'immiscent sournoisement, en fait à partir du 2ème mouvement avec les cors qui, au minutage 32':15", donnent le ton.

Cette "sérénade" un peu loufoque pour orchestre est couplée avec le plus sérieux concerto N°12 pour piano et orchestre en la majeur K414 et une oeuvre de jeunesse, la Symphonie N°5 en si bémol majeur K22.

Au minutage 42':44" le violoniste solo nous fait une échappée digne de Peter Sellers dans le premier épisode de la Panthère Rose si bien qu'il déride sévèrement le public. Quant à la toute dernière mesure elle est à proprement géniale (bien improvisée).

Le Concertgebouw Kamerorkest est sous la Direction de Roland Kieft. Ronald Brautigam est au piano.

Concert ajouté dans la colonne de droite "CONCERTS ET EXTRAITS MUSICAUX".

Bonne écoute.

18 juin 2007

Quadrivium : Motets de Guillaume Dufay revisités par Cantica Symphonia

J'avoue avoir mis du temps à me familiariser avec cette version d'une sélection de motets de Guillaume Dufay. Il s'agit de celle enregistrée par l'ensemble italien Cantica Symphonia, dirigée par Giuseppe Maletto (label Glossa).

Tout d'abord le livret du disque, somptueux mais particulièrement ésotérique avec la référence au Quadrivium. Si j'ai bien compris, le texte du mathématicien Guido Agnano fait référence à la prolongation faite par la musique ancienne des écarts et harmonies que restituaient quatre marteaux d'un forgeron qui avaient particulièrement attiré Pythagore et conduit aux bases de la gamme pythagorienne. Il se trouve que les poids de ces quatre marteaux étaient exactement proportionnels aux nombres entiers 12, 9, 8 et 6.

Vient alors toute l'analyse savante du mathématicien pour nous expliquer en quoi la composition polyphonique du Moyen Age, prolongée par Guillaume Dufay et ses disciples, s'inscrivait dans des règles de constitution de gammes qui reposaient sur les règles pythagoriennes. La note rappelle justement que les différentes voix devaient se superposer  en formant des intervalles d'octave ou de quinte, a l'exception des notes de passage.

Dufay_quadrivium_4 Ce qui est finalement intéressant dans ce disque, à partir du moment où on notre oreille s'est exercée à l'écoute des polyphonies les plus élaborées (celles du XVIème siècle), c'est la relative simplicité du schéma polyphonique qui fait que ces motets apparaissent plus linéaires et plus bruts que ceux que composeront les Desprez, Byrd, de Lassus ou Palestrina entre cinquante et cent après Guillaume Dufay. Et pourtant, ce dernier va apporter les bases les plus élaborées de la polyphonie naissante au XVème siècle.

Ce qu'il y a de plus notable dans cette lecture italienne, ce sont la fraîcheur et le naturel des voix, un rendu plus "brut" que les ensembles vocaux britanniques (comme le Tallis Scholar), français (comme A Sei Voci) ou franco-britanniques (comme Jachet de Mantoue). Ces derniers se livrent à un travail minutieux et très léché dans l'agencement des voix. C'est un peu comme lorsque l'on compare un basilique romane à une cathédrale de style gothique flamboyant. Ce qui fait donc l'intérêt principal de cette interprétation et qu'elle conserve une respiration, un simplicité toute humaine qui convient particulièrement à ce répertoire, encore un tout petit peu prisonnier d'une forme de primitivisme médiéval avant de s'envoler définitivement dans cette sorte d'absolu auquel aspiraient les compositeurs au service du divin à l'aube de la Renaissance.

Les voix féminines sont dominantes, assez pointues et expriment une belle ferveur. La tonalité générale, le timbre, la couleur des voix sont singulièrement différents de ce que l'on a l'habitude d'entendre dans la polyphonie franco-flamande de cette époque. On peut légitimement ne pas aimer mais il est impossible d'y être indifférent.

Sur la trentaine de motets qui sont désormais catalogués, le groupe Cantica Symphonia en a sélectionné une quinzaine, de facture et de climats assez différents.

Ceux qui m'ont le plus marqué, par leur côté éclatant et particulièrement aérien sont incontestablement le magnifique Imperatrix angelorum, le Juvenis qui puellam et le Flos florum (motets à 3 voix).

Détail du disque sur le site glossamusic.com.

Guillaume Dufay  - Quadrivium - Motets à 3, 4 et 5 voix - Cantica Symphonia - Label Glossa Platinium.

15 juin 2007

Morceau choisi N°5 : La cathédrale engloutie

Cathedrale_engloutie_2 Il paraît que le morceau n'est pas très difficile à déchiffrer. Il doit être en tout cas infiniment plus complexe à interpréter, tant les évocations poétiques qu'il sous-tend sont nombreuses.Debussy_preludes_michelangeli

La cathédrale engloutie est un des morceaux les plus fameux et les plus spectaculaires du 1er livre des Préludes de Debussy. On ne peut s'empêcher de penser également à La grande porte de Kiev du Tableau d'une Exposition de Moussorgski. Le mythe de la cité dans la profondeur des eaux.

L'interprétation qui pour moi n'a jamais été égalée est celle de d'Arturo Benedetti Michelangeli (Deutsche Grammophon).  L'intégrale des Préludes de Debussy (volumes 1 et 2) par se pianiste figure parmi les sommets de la production discographique.

Des trois versions disponibles sur le site pianosociety.com, j'ai sélectionné celle interprétée par le pianiste américain Michael Hawley.

Lien direct vers l'écoute de cette pièce.

14 juin 2007

Liszt : on l'a rêvé, Volodos l'a fait

On tient peut-être là l'un des plus beaux disques de cette année 2007. Arcadi Volodos, pianiste à la virtuosité prodigieuse s'attaque à nouveau à Liszt mais avec une tonalité toute différente par rapport à ses enregistrements précédents. Le parti pris est particulièrement ambitieux : une sélection de différentes pièces, la plupart sous le signe du funèbre, du questionnement métaphysique et, pour sûr, de l'appel au divin et ce, dans un sens très panthéiste.

Ce qu'il nous restitue alors est vraiment à couper le souffle. Plénitude du son, infinie variété des nuances, aisance phénoménale, amplitude, flamboyance : toute la puissance et le foisonnement de l'écriture de Liszt sont bien là, enfin libérés du carcan trop fréquent des limitations techniques.

Le plus prodigieux est l'intelligence du texte qui soutient le discours de cet interprète. Il a su éviter que sa virtuosité hors pair ne le fasse périr dans une approche hyper-pianistique, piège dans lequel bon nombre d'interprètes de Liszt se sont malheureusement fourvoyés. Pour cela, il rejoint selon moi le grand Jorge Bolet, qui a su nous faire entrer dans le mystère des tableaux peints avec ferveur par Liszt (ex : sa version des Années de pèlerinage, certainement à ce jour inégalée).

Volodos_liszt Avec une belle richesse narrative, Volodos nous emmène dans ces différents voyages imaginaires, avec une intensité qui ne nous lâche pas. Les pièces choisies sont finalement assez contrastées, de la très wagnérienne Vallée d'Obermann aux Funérailles effrayantes, en passant pas le chant irisé de lumière divine de la prédication des oiseaux de Saint-François d'Assise.

Dans la Vallée d'Obermann, Volodos nous plonge dans des profondeurs à nous donner le vertige, avec une approche assez orchestrale, un son ample, d'une grande plénitude. Le caractère inquiétant et presque métaphysique de cette oeuvre est restitué à merveille.

Il nous offre le plus beau Sposalizio (quel morceau incroyable !) que j'aie pour ma part jamais pu entendre (même Jorge Bolet et Claudio Arrau ne m'ont pas apporté autant d'évasion et de questionnements).

Avec la 13ème Rhapsodie Hongroise, Volodos se fait visiblement plaisir à accroître la difficulté par une adaptation à sa manière. D'aucuns n'adhéreront peut-être pas à cette déferlante de notes (la tendance aux "effet" est ce qui a été quelquefois reproché à Volodos), mais on doit reconnaître que même dans des passages qui révèlent cette forme de "boulimie", l'interprétation reste d'une netteté impressionnante.

J'ai également été impressionné par le (presque trop ?) long vol suspendu des oiseaux de Saint-François d'Assise que les Fioretti ont inspiré à Liszt ainsi que l'atypique Bagatelle sans tonalité ("Bagatelle ohne Tonart"), pièce dont l'atonalité, les harmonies impossibles, annoncent la musique contemporaine et qui se termine comme une falaise à pic.

Malgré le travail considérable fait par Volodos, j'ai moins été conquis par le Il Penseroso, pièce de marbre faisant référence semble-t-il à une sculpture de Michel-Ange sur la tombe de Jules de Médicis à Florence, avec des harmonies dignes de Chopin comme par le Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, tiré de la célèbre Cantate de JS Bach du même nom. Je préfère nettement me cantonner à l'original et avoue ne pas bien décrypter les propos de Liszt sur ce morceau.

Si l'on devait donner une définition fidèle du mot lyrisme, ce disque nous donne de belles clés pour l'appréhender. Le caractère exceptionnel de cet enregistrement est bien la fusion à laquelle est parvenu le pianiste avec la musique qu'il interprète. L'obstacle mécanique de la technique d'interprétation semble si transcendé qu'on a l'impression que le piano nous émet une voix à la fois familière et étrange, au plus profond du mystère de la nature humaine, avec son souffle, sa respiration, ses murmures, ses hurlements. Tout cela est proprement prodigieux.

Notons un point assez rare pour être souligné : ce disque est une réussite dans tous les sens du terme, la qualité d'enregistrement étant d'excellente facture (peu fréquent pour un SACD hybride). Le son restitué a beaucoup de relief, les graves profondes du Steinway nous parviennent de façon intacte, la dynamique est impeccable.

Track List et possibilité d'écouter des extraits sur le site linternaute.com.

NB : je trouve la critique de Classica plutôt sévère (cf. numéro du mois d'avril).

Volodos plays Liszt - Label Sony Classical.

12 juin 2007

La voix dans tous ses éclats : une belle messe en ut

Concert mercredi dernier 6 juin à l'Eglise Saint-Pierre de Neuilly-sur-Seine dans le cadre du festival "La voix dans tous ses éclats" organisé chaque année par le Conseil Général des Hauts-de-Seine. Ce festival permet à près de 7 000 choristes amateurs de se produire dans tout le Département.

Reflet_vitraux Ce soir là, la Maîtrise des Hauts-de-Seine, sous la Direction musicale de Gaël Darchen, interprète la Grande Messe en ut de Mozart (K 427). Belle et périlleuse entreprise, finalement très réussie. Le choeur regroupe ce soir là pas moins de 250 choristes, en grande majorité des enfants (dont, grande fierté, ma fille aînée parmi les sopranos).

Avec le parti pris initial d'un tempo assez lent, Gaël Darchen imprime ensuite une certaine tension tout au long de la messe. Je ne m'attarderai pas sur l'interprétation tout à fait honnête des solistes (Marie Devellereau et Marie-Noëlle Cros, sopranos, Patrick Garayt, ténor et Jean-Louis Serre baryton) mais plutôt sur la prestation du choeur de la Maîtrise.

Le public a vraiment été conquis par la puissance et la dynamique de ce choeur de grande ampleur et qui est resté très uni et constant pendant pratiquement toute cette messe, malgré les célèbres difficultés techniques de cette dernière. Avec un climat qui annonce indéniablement le Requiem, cette messe, avec sa tonalité sombre d'ut mineur résonne de toute sa force grâce à ce choeur d'une tenue impeccable qui a empli toute la nef et les travées de Saint-Pierre de Neuilly. Dès le Kyrie d'introduction, l'émotion nous prend de façon nette et sincère pour ne pas nous lâcher, depuis le Credo jusqu'au poignant Sanctus.

Cette messe est une formidable expérience personnelle, confirmée par les choristes, vidés, épuisés mais qui ont eu l'immense honneur de presque tutoyer le divin.

La première partie du concert était consacrée au vif et alerte concerto pour violon et orchestre de Jacques Bondon avec Marc Vieillefon comme soliste.

PS : je trouve que la Messe en ut, tout comme dans le répertoire lyrique le très ambigu Cosi Fan Tutte, font partie des oeuvres de Mozart qui mettent en porte-à-faux bon nombre d'interprètes. Des différentes versions de la Messe en ut dont je dispose, aucune ne me satisfait encore : John Eliot Gardiner un peu lent et apprêté, Philippe Herreweghe, lisse et ennuyeux, et, plus récemment Louis Langrée, avec le Concert d'Astrée et un quatuor de solistes de choc (Natalie Dessay, Véronique Gens, Topi Lehtipu, Luca Pisaroni), nettement plus incisif mais exagérément noir, morbide, ténébreux. Sur quel pied danser, ou plutôt sur quelle voix chanter sur cette messe, fascinante composition dont les airs solistes sont plus dignes d'un opéra ? Toute l'ambivalence mozartienne est bien là.Saintpierre_salzbourg_2

Dernier post-scriptum : j'ai visité il y a maintenant 16 ans un église abbatiale également dédiée à Saint-Pierre. Il s'agissait tout simplement de celle de Salzbourg où fut créée le 26 octobre 1783... cette même Messe en ut, sous la Direction de Mozart avec Constance Weber comme soprano soliste.  Je n'oublierai certainement jamais cette visite.

11 juin 2007

A faire plier Liszt en deux ?